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Au-delà des lunes d'Allagore

Episode 9

La douleur de Hell'ya

Ary’el poussa doucement la porte de la salle de bain et se faufila à l’intérieur. Hell’ya se trouvait dans l’immense baignoire, seule sa tête dépassait d’une quantité impressionnante de mousse.

« Eh, fit Ary en se rapprochant, comment est-ce que tu te sens ?

– Beaucoup mieux. Élua m’a donné quelque chose pour la douleur et le bain me détend les muscles. (Un grand sourire s’étira sur son visage.) C’est plus agréable que les douches communes de la mine ! »

Ary esquissa un sourire. Même lui qui avait ses propres appartements sur Allagore n’avait pas l’habitude de tant de luxe. Rapidement, il retira ses vêtements et la rejoignit dans l’eau chaude. Pour la première fois depuis leur fuite, il se permit de se relaxer. Pour le moment, ils ne craignaient plus rien. La jeune fille posa la tête sur son épaule et ferma les yeux.

« Ary… Quand on était en train de s’écraser, tu as dit que c’était une bonne nouvelle que l’on atterrisse sur Illusib, mais tu n’as pas eu le temps de m’expliquer pourquoi. Est-ce que c’est juste parce que tu savais qu’il y aurait des gens pour nous accueillir ?

– Pas que. Tout d’abord, il y a énormément de trafic autour de cette lune, ce qui signifie qu’une grande quantité de petits vaisseaux ont dû s’écraser en même temps que nous ; ça rendra les recherches plus difficiles pour la reine. Mais surtout, le point le plus important : c’est ici que le Grand Karreher fera une escale. »

Hell se redressa immédiatement.

« Tu veux dire qu’on va pouvoir embarquer directement dessus ?

– Je l’espère. Il faudra être prudent. »

Elle laissa retomber sa tête et ne dit plus rien pendant un moment. Après de longues secondes de silence, elle murmura :

« Ary… Les gens qui nous ont accueillis… C'est ta famille ? »

Il ne répondit pas tout de suite.

« Oui. »

Hell se mordit la lèvre.

« C’est ce que je me suis dit. Je trouvais qu’Élua avait un air de ressemblance avec toi. Mais elle n’est pas au courant, n’est-ce pas ?

– Non. Juste Urys. Les autres n’en savent rien.

– Ils vont te manquer ? s’inquiéta-t-elle.

– Non. Ça ira. Je n’ai pas grandi avec eux, et je n’allais pas les voir souvent. »

Craignant que la jeune fille insiste, il préféra couper court :

« On devrait aller se coucher. Il va falloir se lever tôt, demain. »

Le réveil fut difficile, particulièrement pour Hell’. Elle qui n’avait pas l’habitude de dormir sur autre chose que le sol, elle s’était vite faite à ce nouveau confort : Ary dut la tirer hors du lit.

Dans la cuisine, tout le monde était déjà levé. Comme il s’y attendait, Ary trouva sa mère plus épuisée que la dernière fois. Elle n’était pas vieille, la cinquantaine tout au plus, mais tout en elle respirait l'exhaustion. Cependant, son regard s’illumina lorsqu’elle vit le jeune homme. Elle se leva de sa chaise pour l’accueillir.

« Oh, Ary'el, je suis si contente de te revoir. Cela faisait si longtemps ! »

Il la prit prudemment dans ses bras, craignant de lui faire mal en la serrant trop fort.

« Urys m’a dit que vous étiez arrivés dans la nuit. (Elle se tourna vers Hell et alla à sa rencontre.) Oh ! Regarde comme tu es jolie ! s’extasia-t-elle en attrapant son visage entre ses mains.

– J’ai aussi d’autres qualités, articula Hell du mieux qu’elle put, les joues toujours écrasées par la femme.

– Je n’en doute pas ! Tu dois être spéciale pour qu’il soit prêt à s’enfuir avec toi. C’est une bonne chose. Vous serez plus heureux ailleurs.

– Ils prennent surtout beaucoup de risques ! grinça Urys. Si jamais ils se font attraper…

– Oh, ne sois pas si pessimiste ! »

Urys leva les yeux au ciel, se retenant de dire le fond de sa pensée.

« Juste réaliste. (Il sortit un canif de sa poche et le fit glisser sur la table.) Il va falloir t’enlever ton ID, Ary’el. »

Le Gardien poussa un long soupir et se tourna vers Élua.

« Tu peux t’en occuper ? J’ai dans l’idée que tu seras plus douce que ton père. »

La jeune fille hocha vivement la tête et attrapa le couteau.

« Qu’est-ce que vous faites ? demanda Hell, un peu inquiète. C’est quoi un ID ? »

Élua s’installa derrière Ary et lui fit pencher la tête en avant. Ce dernier jeta un coup d’œil à Hell et lui sourit pour la rassurer.

« C’est une puce que l’on a dans la nuque et qui renseigne notre identité. On nous l’implante à la naissance. »

Il sentit la lame entailler sa peau mais ne broncha pas. La douleur se fit plus vive lorsqu’Élua gratta sa chair pour déloger la puce. Il se retint de grimacer. En face de lui, Hell’ya le regardait d’un air étrange. En vérité, elle ne semblait pas réellement le voir, ses yeux fixaient le néant. Elle était perdue dans ses pensées.

« Hell ? Ça va ? »

Elle ne répondit pas. À la place, elle se leva brusquement de sa chaise et s’enfuit en courant en direction de la chambre.

« Hell ! » s’enquit-il avant de se lever à son tour.

Élua le sermonna et lui ordonna de rester à sa place, mais il ne lui obéit pas.

Il trouva Hell dans la chambre, assise à même le sol, les yeux fixant le plancher.

« Hell… Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Elle resta quelques secondes silencieuses.

« Je m’étais toujours demandé d’où elle venait.

– De quoi tu parles ?

– … J’ai une cicatrice sur la nuque. J’ai remarqué que les autres esclaves en ont une aussi. Je pensais que c’était quelque chose que l’on nous avait implanté, mais j’avais tort, n’est-ce pas ? »

Ary’el comprit enfin où elle venait en venir et son cœur se serra.

« C’est la marque qu’il nous reste après qu’on nous ait enlevé notre ID, n’est-ce pas ?

– Oui. »

Les yeux de la jeune fille se mirent à briller.

« Alors j’étais quelqu’un, avant ? Ma mémoire ne remonte pas très loin. Quelques années, tout au plus. Je ne m’en étais jamais inquiété. Mais j’étais quelqu’un, n’est-ce pas ?

– Tu es toujours quelqu’un », lui affirma Ary.

Elle avala difficilement sa salive, faisant de son mieux pour retenir ses larmes.

« D’où est-ce que je viens ?

– Je… Je ne sais pas. Certains esclaves sont d’anciens prisonniers, mais tu es trop jeune pour ça. Alors… Alors je suppose que tu dois venir de Dagostère. C’est la plus pauvre des lunes.

– Et alors ? » demanda-t-elle d’une voix amère.

Ary’el hésita un instant.

« Et alors ? insista Hell en haussant le ton.

– Lorsqu’on donne l’un de ses enfants à la reine, on est exempt de taxes pendant un certain temps. »

La jeune fille ferma les yeux et quelques larmes roulèrent sur ses joues.

« Donc mes parents m'ont vendue et on m'a retiré mes souvenirs, c'est bien ça ?

– Je suis désolé.

– Est-ce que c'est seulement mon vrai prénom ? Hell'ya ?

– Non. Juste un mélange de ton ancien nom et prénom. Peut-être que tu t'appelais Hellonia, ou Anabhell.

– Je suppose qu'on ne le saura jamais.

– Hell, je…

– Est-ce que tu peux me laisser seule un instant ? » le coupa-t-elle.

Une boule s'était formée dans la gorge d'Ary. Il aurait voulu la prendre dans ses bras et sécher ses larmes, mais elle n'était apparemment pas disposée à ce qu'il le fasse.

« Oui, bien sûr, répondit-il la voix légèrement tremblante. Je… je te laisse. »

Il quitta la pièce d’un pas lourd.

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