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Avec le sourire

Episode 10

Jeudi 1, abandon

Si on part du principe que se réveiller entraîne l’habillage et le début d’une activité, je ne me suis pas réveillé avant 18 h. Je suis resté dans mon lit à végéter, j’ai crié sur mon chat qui miaulait pour manger et j’ai désespérément attendu un message d’un ami, ou de ma famille, mais rien, aucune vibration si ce n’est pour des notifications de mise à jour. J’ai donc lu, beaucoup, en me rendormant quelques fois, et j’ai pu finir le livre de M. Aguéev. C’est resté tout du long un très bon livre, mais maintenant je n’ai plus rien, je sens monter comme une crise existentielle, comme l’impression que ma vie perd de son importance, pour moi et pour les autres. Grâce aux réseaux sociaux, je peux voir mes amis faire des sorties et plein de choses, mais je n’y suis jamais, et personne n’a eu envie que j’y sois, actuellement je me sens réellement seul. Je ne sais pas si j’en demande beaucoup, juste un message de n’importe qui m’aurait rendu heureux et boosté pour faire quelque chose de ma journée, mais les heures passent et rien n’arrive, je finis tout de même par me lever pour prendre quelques médicaments car je n’en peux plus de pleurer.
Après ces longues heures de vide, je réfléchis aux différents moyens de mettre un terme à tout ça, je suis décidé, je crois, à faire l’irréparable, à tout abandonner, ou rien, vu que je n’ai rien, je n’abandonnerais pas tant de chose. Je cherche la solution la moins douloureuse : sous les rails, ça risquait de me faire mal ; me défenestrer, pareil, et puis j’ai le vertige donc ce serait deux fois plus stressant, trop de risques que je renonce ; la noyade, très peu pour moi, on reste trop de temps conscient et je n’ai pas de baignoire, me noyer dans le lavabo risque d’être compliqué, dès que je piquerai du nez je basculerai en arrière et je serai vivant et j’aurai mal aux fesses ; la fuite de gaz, trop risqué, je ne voudrais pas emporter avec moi d’autres humains, ou animaux, les dommages collatéraux sont trop risqués ; la pendaison s’annonce compliquée avec mon faux plafond en polystyrène ; les médicaments, aucune idée de ce que ça me ferait, sûrement la meilleure option, j’y réfléchirai.
Aux alentours de 19 h, je décide tout de même de m’activer, si je dois mourir, autant remplir mes derniers jours, je roule donc un joint pour le plaisir, il m’en reste suffisamment pour ce soir et demain, après je devrais recontacter Béné, ce n’est pas un ami, mais c’est déjà ça. Une idée me vient, écrire des lettres d’excuses pour mon suicide, à la main, pour chaque personne à qui je tiens, ça me paraît pas mal, s’ils ont un minimum d’amour pour moi ça les aidera peut-être à passer à autre chose. Chacune des lettres sera personnalisée pour la personne. Je pense beaucoup à eux moi, eux pas tellement visiblement.
Par ennui, je relis d’anciens messages, surtout de Lola, j’ai même retrouvé un message vocal d’elle, me disant « Je t’aime » que j’ai dû me le repasser des centaines de fois. Nos textos étaient somme toute basiques, car elle n’aimait pas trop parler par message, mais ils évoquent beaucoup de souvenirs, les larmes se sont mises à glisser sur ma joue, vers une chute probablement mortelle à leur échelle, et elles y allaient à grande vitesse, plein de petites goûtes suicidaires, ça m’a fait rigoler. Je me sens si seul, pourtant je ne peux me résoudre à envoyer un message, trop besoin de savoir si j’intéresse encore quelqu’un. N’arrivant pas à écrire pour le moment, je me dis qu’une petite sortie pour me dégourdir les jambes me fera du bien.
Une fois dehors, je me sens un peu mieux, entouré de plein d’inconnus, je m’imagine la vie qu’ils mènent, à cette heure-là les rues sont pleines de gens pressés de rentrer chez eux, pour retrouver leurs familles ou juste se reposer d’une journée fatigante, des hommes en costard et trottinette, des femmes en tailleurs et talons sûrement désagréables, quelques jeunes qui jouent ou partent en soirée. Moi je marche sans but en fumant clope sur clope, de la musique dans les oreilles, peut-être que je cherche une connaissance dans les rues, mais je ne trouve personne.
La nuit tombe, je vois au loin un clochard posé par terre, je m’approche de lui et je m’assois à ses côtés, je lui tends une clope et mon briquet. Au final on a bien dû rester 20 minutes assis à fumer sans rien dire, il était vraiment sale, et ne sentait pas bon, sûrement ce qui se rapprochait le plus de la mort, je me suis imaginé sa vie à lui aussi, j’aime imaginer la vie des autres pour oublier la mienne. Il n’avait plus rien, mise à part une couverture, mais il gardait espoir en la vie, il résistait, en attendant un miracle peut-être, j’ai peut-être été son miracle du jour, en plus je ressemble au Christ, il doit beaucoup espérer de ma présence.

En partant, je mets 10 € dans son gobelet et quand je lui tourne le dos il me demande : « Eh petit, comment tu t’appelles ? » pour l’aider, je crois, et sans vraiment y réfléchir, je lui réponds « Lucien Christ ». Derrière moi, l’homme est aux anges, tant mieux pour lui, j’espère les voir bientôt aussi.

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