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Avec le sourire

Episode 9

Mercredi 31, le rendez-vous

Cette fois ci, les dames de l’accueil ont répondu à mes salutations, quelle chance. Il y avait la même mère que la dernière fois, mais là son enfant jouait avec un camion et, bien qu’il ne faisait pas si chaud, la dame se ventilait avec une enveloppe, peut-être parce qu’elle était enceinte de facilement 7 mois.
Mme Russe arrive et m’invite dans son cabinet, on s’assoit en même temps. C’est parti pour de longues minutes d’ennui. Sa première question est évidente.

« Que vous est-il arrivé au visage ?
– Oh, rien de grave, je suis tombé.
– Tombé ?
– Oui, dans les escaliers, la femme de ménage venait de laver le sol et j’ai pas fait attention, mais rien de cassé, je m’en sors bien, lui dis-je car je n’avais aucune intention de lui parler de ma journée d’hier.
– D’accord, comment s’est passée cette semaine ?
– Normal, c’est les vacances donc je me repose.
– … (les fameux blancs de plusieurs minutes)
– Sinon rien d’autre.
– Vous voyez des amis ?
– Oui j’en ai vu un, il est resté quelques soirs à la maison.
– …
– …
– Et vos idées noires, vous en avez toujours ?
– Toujours et plus prenantes, elles m’étouffent je dirais même.
– D’accord
– …
– … »

La discussion reste stérile pendant trop longtemps, je n’en peux plus de jouer à taper mes doigts les un contre les autres, de lire la marque du paquet de mouchoir posé au loin, de la lampe éteinte et de son fil qui pend.

« À quoi pensez-vous ?
– Je sais pas, je me dis que vous êtes sûrement inutile. »

C’est bon, j’y vais cache avec elle.

« Comment ça ?
– Ça fait plusieurs fois qu’on se voit, et je ne vois pas comment vous pourriez m’aider de quelque façon que ce soit.
– Ce sont des rendez-vous préliminaires (pincement au cœur), pour ensuite voir quel travail, quelle démarche nous aurons à vous proposer.
– Ouais, si me foutre dans un hôpital psychiatrique est votre manière de m’aider, merci mais non merci. Je ne pense pas que vous puissiez faire quoi que ce soit.
– D’accord je vois, on va s’arrêter là pour aujourd’hui, je vais discuter avec le docteur Rabbin pour voir quoi faire, vous le voyez quand ?
– Lundi à 19 h 15.
– D’accord (je déteste son “d’accord”), je vais essayer de le voir pour parler de tout ça, on se donne rendez-vous la semaine prochaine à la même heure ?
– … Hm oui, enfin… Non j’ai pas envie, ça me prend du temps pour rien.
– Très bien, mais sachez que je vous réserve le même horaire si vous changez d’avis, peut-être après votre rendez-vous avec docteur Rabbin.
– Ok. »

Elle se lève comme un chef de régiment et me sert fort la main, puis je me dirige vers la sortie, la dame de la salle d’attente a fini en même temps que moi, elle a du mal à ouvrir la porte avec sa poussette, alors sans réfléchir je prends en main la poussette et la pousse vers la sortie, quand elle est à peu près sortie, je tiens la porte pour que la dame s’en aille, elle me remercie. Cet acte plutôt banal m’a donné un sentiment bizarre, le fait de tenir la poussette, ça m’a conforté dans l’idée que je ne voulais pas d’enfants. Il faut être inconscient pour faire des enfants à notre époque, c’est déjà la grosse merde, mais quand les bambins auront 15 ans, on sera presque en 2030, et là ce ne sera plus la merde mais sûrement l’apocalypse, la disparition progressive de notre espèce, le retour à la loi du plus fort, mais non, les couples préfèrent avoir des enfants quitte à les lâcher plus tard dans un monde au bord de l’explosion, en nous disant pour se donner bonne conscience « C’est à votre génération de changer les choses », mots qu’on répète à chaque nouvelle génération sans aucune amélioration. La vérité c’est qu’ils font des gosses seulement pour satisfaire un besoin primitif et tenter de garder leurs couples stables, je plains tous les enfants nés après 2010. Je m’allume une clope, et comme avant-hier, je rentre, en prenant le bus.
De retour chez moi, je me sens horriblement vide, je n’ai envie de rien, ni de lire, ni d’écrire, rien, je laisse le temps passer assis sur ma chaise, à penser. J’ai déjà raconté comment je vis mes pensées. Bientôt, je ne pourrais plus supporter tout ça, s’en sera fini de moi, sauf si par miracle quelqu’un me sort de ce cercle vicieux, je vais finir par passer à l’acte.
J’attends, des heures durant, mais rien, aucun message, aucun appel, rien, je suis seul, je n’ai rien à faire, même pas le courage de finir le livre que j’ai commencé ce matin. Je ne mange pas, je fume juste, avec de la musique en fond. Quand je me dis que le moment est venu d’aller dormir, je me branle par ennui, puis prends bien mes cachets, avec les nouveaux que le psychiatre m’a prescrit, ce qui fait, en résumé : 3 comprimés de Zopiclone (blanc), 1 comprimé de Tercian (bleu), 1 cachet de Mélatonine (bleu et blanc), 1 comprimé de Miansérine (blanc) et 2 comprimés de Lorazépam (jaune). Un festival de couleur qui, j’espère, va me casser le cerveau et m’endormir le plus rapidement possible. Je me déshabille, me mets sous les draps vêtu d’un simple caleçon et d’un t-shirt, pose ma tête sur l’oreiller, ferme les yeux et pleure.

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