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La Lande

Episode 1

Gorge sèche

Dans le cabaret bondé, beaucoup avaient remarqué l’homme à la canne.
Lui ne semblait pas vouloir qu’on le remarque. Cela faisait deux heures qu’il était accoudé au comptoir, le dos courbé, le nez dans son shooter. Affalés à leurs tables tendues de feutre, les joueurs le haranguaient sans cesse, le provoquant tant au pharaon qu’à la roulette ; des femmes le serraient de toutes parts, seins nus. On le bousculait. On se moquait bruyamment de son silence de sage. Depuis son arrivée, fort peu spectaculaire du reste, l’homme à la canne n’avait prononcé qu’une seule phrase : « Un verre de sango, je vous prie ».
L’alcool était partout. Il éclaboussait les murs, débordait des chopes ventrues. Il s’écoulait en ruisseaux entre les lattes du parquet ciré. Un juke-box rutilant passait RunaroundSue. Dans un coin légèrement moins éclairé – mais pas assez sombre pour être discret – une orgie ordinaire s’était engagée. Les gémissements, grognements et autres bruits ne gênaient personne. Ils se fondaient dans le joyeux vacarme de l’Élysée.
L’endroit sentait la sueur.
Le landlord, propriétaire et barman de cet enfer doré, nettoyait l’acajou du comptoir. Un sourire bienveillant relevait en permanence sa moustache fine ; les lumières au-dessus du bar faisaient reluire ses dents trop blanches. Il fixait l’anonyme depuis qu’il avait pris place. Il ne l’avait encore jamais vu dans son établissement, il en était sûr car il avait une excellente mémoire des visages. Il était temps que l’homme à la canne commande autre chose – son verre ne contenait plus rien depuis longtemps – mais il restait désespérément immobile sur son tabouret, malgré l’acharnement des filles de joie. Si une certaine rougeur lui était montée aux joues, il était impossible d’en déterminer l’origine : la gêne, l’excitation refoulée ou tout simplement l’agacement. Sa main ne se levait toujours pas. Le barman finit par prendre l’initiative.

« Vous voudrez bien autre chose, Monsieur… ? »

Il avait marqué une pause après le « Monsieur », ce blanc créé pour qu’on le complète d’un nom. L’homme ne le fit pas. Après un temps de réflexion raisonnable, il leva enfin la main pour commander un second verre de sango. Le landlord fit aussitôt glisser un shooter sur le comptoir. L’étranger l’arrêta d’un doigt mais n’en but pas une goutte, ce qui lui valut une nouvelle salve de moqueries.

« C’est une gorge sèche, ma parole ! s’exclama un ivrogne à quatre tabourets de lui.
– Ça ira pas loin dans la soirée, gloussa une prostituée.
– Parce qu’il a l’air de vouloir aller loin ? grinça un autre client. Il est maigre comme un clou. »

Le landlord soupira, faussement outré, et adressa à l’étranger un clin d’œil complice.

« Ne les écoutez pas, ils s’amusent.
– De quoi s’amusent-ils ? »

Enfin, l’homme avait parlé pour autre chose qu’une commande ! C’était encourageant. Peut-être que ce spécimen-là était juste un peu timide. Cela, on pouvait y remédier. Ravi de papoter, le landlord se pencha par-dessus l’acajou, comme pour souffler une confidence.

« Eh bien… ils ne sont pas habitués à voir quelqu’un d’aussi réservé. Vous comprenez, ici on consomme, on s’amuse…
– Je comprends.
– Alors vous comprendrez aussi qu’ils ne trouvent pas votre attitude très conforme.
– Saint Cul-Blanc ! brailla l’un des participants à l’orgie du coin de la salle.
– Il est vrai que vous avez la discrétion du Roi, commenta finement le barman. »

Cette comparaison eut un effet immédiat sur l’assemblée. On rit, on copula et on but de plus belle. Vint le moment où un soiffard commença à scander « Gloire au Roi ! », et tous reprirent.

« Gloire au Roi ! Gloire au Roi ! Gloire au Roi ! »

L’homme à la canne leva enfin son verre.

« Gloire au Roi ! Gloire au Roi ! Gloire au Roi ! poursuivaient les buveurs déchaînés. »

Le sango disparut en un rien de temps dans sa gorge.

« Gloire au Roi ! Gloire au... »

Le shooter atterrit dans un claquement sec sur le comptoir. Posé à l’envers.

Un silence de cathédrale s’installa. Ce fut dans ce calme – bien plus mordant que la clameur passée – que l’homme s’éclaircit la gorge.

« Je suis le futur-Roi. »

Le silence s’épaissit. Le landlord jaugea de nouveau l’inconnu, et il comprit le pourquoi de l’ample chemise noire à jabot ; il comprit le pourquoi des bottes de marche coupées sur mesure. Mais surtout, il comprit le pourquoi de la canne. Il releva les yeux et se heurta à un regard clair, aussi paisible que déterminé.

« Il n’y a plus de duellistes ici bas, siffla-t-il. Et encore moins de Roi. »

Les lèvres fines de l’inconnu se retroussèrent imperceptiblement.

« Il me semble vous avoir posé une question, landlord. »

Le barman regarda à nouveau le verre, toujours retourné sur le comptoir. La question était là, elle se passait de mots. Cela faisait des décennies – des siècles ? – que le trône était froid. Le futur-Roi… un illuminé de plus, oui. Bah, ça ferait du spectacle aux clients. Avec son assurance habituelle, le barman reposa le verre à l’endroit.

« Je ne vous crois pas. »

La suite se déroula selon un schéma précis. L’homme quitta son tabouret tout en se saisissant de sa canne. Le landlord, quant à lui, abandonna sa place derrière le comptoir ; et d’un geste théâtral, il ouvrit une petite porte matelassée au fond de la salle.

« L’arrière-boutique vous convient-elle ?
– Ça ira.
– Après vous. Laurent, tu arbitres. »

Un petit serveur en tablier se redressa vivement et rougit.

« J’arbitre, Sire ? bredouilla-t-il.
– On t’a lu des histoires de duel à l’orphelinat ?
– Des histoires de duellistes ? »

Un regard de son patron et père adoptif suffit. Laurent acquiesça de la tête, reposant précipitamment le plateau qu’il portait. L’homme à la canne passa donc la porte, suivi de près par le propriétaire, le garçon… et tous les clients silencieux.
En guise d’arrière-boutique, l’Élysée donnait sur la mer.

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