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La Lande

Episode 10

Mains blanches

Le duelliste et l’aède ne retrouvèrent la piste que tard le soir. Ils enfourchèrent leurs montures réparées, mais Alwyn ne démarra pas immédiatement. Son ami en déduisit qu’il voulait parler et s’installa plus confortablement, patient.

« Bon dîner, dit finalement l’aède.
– Holly est un vrai chef, confirma Kin’.
– J’aurais bossé plutôt que de leur filer ma guitare. Tu sais, je serais devenu l’un des leurs plutôt que de la leur filer. Je n’ai peur de rien tant qu’on ne me l’enlève pas.
– Je sais.
– Il te faut une nouvelle chemise. »

Cette remarque fit rire Kin’. Il avait laissé le vêtement aux nomades. Ils vénéraient ce bout de tissu comme une relique. Ils lui avaient certes offert une chemise de rechange – une horreur rustique à carreaux rouges et verts, qui engloutissait la silhouette maigre du duelliste.

« J’aurai moins froid la nuit, dit-il. »

Alwyn secoua la tête, encore sonné. Jusqu’à présent, il avait vu en son compagnon un guerrier redoutable et un parleur efficace. Savoir que ses seules mains étaient capables de tirer tout un peuple de la misère lui donnait le tournis.

« Alors, c’est vrai. Le Roi sait guérir.
– Et il peut maudire, ajouta doucement Kin’. Mais je ne maudirai jamais. Ce n’est pas digne. Sais-tu d’où viennent leurs taches ? »

Le musicien se frotta la nuque, sourcils froncés.

« Jerry a parlé de “la fin d’une saloperie”. Ils avaient une tare ?
– C’est l’idée. Un landlord s’est fichu d’eux. Ils ont réparé son véhicule, il a payé d’une pièce de cuivre. Il avait des talents de sorcier, alors quand ils ont protesté, il leur a mis une malédiction sur le dos. Les nomades ont toujours été fidèles au Roi, mais ils n’ont pas pu porter l’affaire devant lui. Il venait de disparaître.
– Il venait, seulement ! C’était il y a combien de générations, cette histoire ? »

Kin’ évacua la question d’un revers de la main.

« Oh, ne comptons pas. Nous avons de la route à faire. Trinova est assez lointaine.
– Trinova…
– Oui.
– La prison ?
– Je ne connais aucune station balnéaire de ce nom.
– Et Avalon ? Kin’, qu’est-ce que tu nous fais encore ? »

Le duelliste jeta un œil à la nouvelle bourse en cuir doré, que Jerry leur avait offerte. Bien ventrue, elle se balançait doucement, accrochée au guidon de la moto.

« Tu as entendu ce qu’ils ont dit pendant le dîner. Pour atteindre Avalon, nous devons d’abord libérer le Passeur. Il nous guidera mieux que personne. »

Alwyn soupira lourdement. C’était reparti.

« J’ai entendu. Mais, vieux, il y a comme un décalage dans leur conseil : le Passeur est enfermé depuis des décennies. Donc, moi j’ai rien contre la perspective d’ouvrir la cellule la plus protégée de la prison la plus horrible du monde connu, mais si c’est pour libérer un vieillard sénile, je sais pas, ça me refroidit. Et je dis “vieillard sénile”, mais c’est au mieux. Parce qu’au pire, c’est un squelette qu’on va chercher.
– Ils ont dit autre chose : c’est un duelliste. Et ça change tout. »

Alwyn lui lança un regard incrédule. La confiance dont pouvait faire preuve son ami le dépassait parfois.

« Ce sont des rumeurs, Kin’. Ça s’est passé il y a…
– Eh bien, on va vérifier les rumeurs. »

Second soupir de l’aède, presque amusé celui-ci. Le futur-Roi avait dit, il ne restait plus qu’à obéir. De plus, Alwyn ne refusait jamais l’opportunité d’une nouvelle inspiration. Avec un deuxième duelliste, il aurait peut-être de quoi écrire une épopée.

« Je suppose que c’est décidé ?
– Oui. Direction Trinova. »

Ils mirent les montures en marche. Les deux moteurs rajeunis vrombirent avec volupté. Alwyn retrouva son sourire espiègle.

« Bien ! Allons donc libérer… comment il s’appelle, déjà ? »

Kin’ regardait déjà droit devant. Leurs phares éclairaient tout juste la piste noire.

« Il s’appelle Charon, dit-il. »

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