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La Lande

Episode 12

Deux revolvers

Ils montèrent une pente douce, bordée d’un jardin triste. Un brouillard matinal couvrait encore la cime de grands cyprès. La pelouse était tondue mais déserte. Toutes les couleurs paraissaient étouffées – ce sfumatoqui peuplait les mauvais rêves.

« D’où vient ce nuage ? demanda Alwyn. »

Kin’ releva la tête. D’ici, on voyait mieux la chape de jais qui tournoyait au dernier étage de la tour. Le duelliste crut discerner ce dont il s’agissait.

« Des papillons, souffla-t-il.
– Des papillons noirs, précisa le directeur. Des colonies entières... on n’en voit plus qu’ici. Ils sont magnifiques, n’est-ce-pas ? On réunit toutes les conditions pour qu’ils ne s’en aillent pas. »

Peter ne cachait pas sa fierté. Kin’ et l’aède échangèrent un regard. Ils savaient quelles « conditions » étaient nécessaires à la venue de ces bêtes : elles se nourrissaient de désespoir.
Vu la réputation de l’endroit, rien d’étonnant.
Ils entrèrent dans un grand hall aux murs chargés de panneaux indicatifs. Les fenêtres grillagées ne laissaient passer qu’une très faible lumière. Peter attrapa une lampe à pétrole sur une petite table et l’alluma d’un geste expert.

« Je prends ça parce que les lampes électriques déconnent de temps en temps. Et croyez-moi, rester dans le noir de ces couloirs-là, c’est une mauvaise idée. On sait jamais ce que les chiens peuvent inventer.
– Les chiens ? s’aventura Alwyn.
– Les détenus. La même chose. »

Leur guide haussa les épaules en reniflant. Il se remit en marche et les conduisit sur plusieurs étages, tous plus sombres les uns que les autres. Les escaliers de fer rutilaient dans la pénombre. Kin’ se rappela la remarque du geôlier : « les employés ont deux mains gauches ».

« Nous sommes un jour de repos ?
– Pourquoi vous demandez ça ?
– Je ne vois pas d’employés.
– Ah ! Mais si, si. Ils sont là, ils bossent. »

Le duelliste fronça les sourcils, mais préféra se taire. Peter leur montra le réfectoire, une espèce de grotte aux parois lisses ; l’infirmerie, recouverte de carrelage blanc ; puis ils montèrent encore. Tout était propre. Pourtant l’air, peu renouvelé, charriait une odeur métallique bien reconnaissable : du sang séché.
Ils ne rencontrèrent personne sur tout le chemin. L’écho de leurs bottes qui claquaient sur le métal se perdait dans les hauteurs du bâtiment. Ils avaient déjà traversé quelques couloirs où s’alignaient des portes de cellule – mais aucun bruit n’en sortait.
Enfin, ils atteignirent le dernier niveau. À cette hauteur, les papillons noirs occultaient complètement la lumière du soleil levant. L’agencement de l’étage différait : pas de couloir, mais une grande salle ronde. Alwyn eut un haut-le-cœur.
Toute la propreté des étages inférieurs ne compensait pas la boucherie qu’ils avaient désormais sous les yeux. Tables, chevalets et cordes traînaient sans ordre particulier. Des instruments dont on n’osait deviner l’usage attendaient sur un râtelier, comme des oiseaux de proie partageant la même branche. Des taches brunâtres avaient imprégné le béton ciré. Elles s’aggloméraient autour d’un siphon unique, œil cyclopéen injecté de sang.
La puanteur prenait à la gorge. Cette pièce, ils le surent tout de suite, cette pièce vivait. On s’en servait régulièrement.
Sur l’un des murs, un amas de chaînes attira l’attention de Kin’. Il s’approcha pour observer les objets si curieusement pendus.
C’était une paire de revolvers – de véritables antiquités, mais de facture noble. Un canon noir leur donnait une élégance sûre. Le verre soufflé de leur crosse luisait faiblement sous une couche de poussière.
Une lourde porte de fer occupait le fond de la pièce. Peter s’en approcha ; sa voix crissante haussa d’un ton.

« Hé, le philosophe ! Comment se porte le Passeur aujourd’hui ? »

Personne ne se manifesta. Le petit homme grinça des dents et trépigna, mais la réponse ne vint pas pour autant.

« Tu es bien silencieux, vieux singe… allez, salue donc ! Vous avez de la visite ! »

Toujours rien.

« Je plaisante plus, vieille branche ! Parles ou je te refais passer sur la table ! »

Silence. Agacé, le geôlier accrocha la lampe à un clou. À sa lueur vacillante, il entreprit de trifouiller dans son trousseau de clés.

« Tu vas voir, bouffon… ça t’a pas suffi de perdre une main, il faut qu’on t’écrase l’autre … »

Il trouva enfin ce qu’il cherchait et débloqua les trois serrures. D’instinct, Kin’ fit reculer Alwyn d’un bras. Il pressentait un tableau abominable. Il avait raison.
La porte grinça, cette fois – une plainte déchirante. L’infection pestilentielle qui emplissait la salle se renforça, se précisa. De la charogne.
La cellule, minuscule, était dallée de pierre noire. Pendu au plafond par une ceinture, le corps rachitique d’un vieillard tournait lentement sur lui-même. Des asticots grouillaient dans son abdomen pourri, sur sa langue verte. Un magma de chair décomposée poissait ses longs cheveux blancs. Les yeux du mort étaient grands ouverts – des yeux d’halluciné.
Peter n’eut le temps de rien : tout s’enchaîna à une vitesse folle. Un cri strident retentit. Une silhouette simiesque s’élança vers le geôlier. Les petits crocs du ouistiti se plantèrent dans la gorge de sa victime et refusèrent de la lâcher. Le directeur vociféra et recula en battant des bras, le singe pendu à sa jugulaire. Sans ce décor morbide, la scène aurait eu des allures comiques.
Un fracas assourdissant fit sursauter le duelliste et l’aède. Les chaînes au mur venaient de voler en éclats. Les revolvers fonçaient vers la cellule. Un clin d’œil plus tard, une détonation formidable claqua dans l’air empoisonné.
Peter tomba, un trou bien net entre les deux yeux.

« Ici, Bermude, ordonna une voix grave. »

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