la maison d'édition de séries littéraires

La Lande

Episode 13

Le Passeur

Le singe lâcha aussitôt le cadavre et fit demi-tour. Il rejoignit en trottinant l’homme qui venait de sortir, sauta sur son bras tendu et s’installa sur son épaule.
L’inconnu portait de vagues haillons. Son visage – la quarantaine, tout au plus – disparaissait sous une épaisse barbe brune. Il chancelait un peu mais ses mains calleuses ne tremblaient pas sur les revolvers. L’un des canons fumait encore.
Un instant suffisait pour voir que ce sauvage hirsute n’en était pas un. Et qu’il savait tirer.
Il jeta un œil au cadavre du directeur, puis s’en approcha, s’accroupit et subtilisa le trousseau de clés.

« Charon. Tu es donc bien duelliste, dit enfin Kin’. »

L’homme se tourna vers les deux acolytes qui n’avaient pas bougé d’un pouce. Il semblait tout juste remarquer leur présence. Il les jaugea d’un regard d’encre, que la fatigue avait rendu presque charbonneux.

« Il me faut un chapeau pour vous saluer, dit-il d’une voix rauque. Attendez que je le récupère. »

Il marqua une pause, puis se redressa.

« Un duelliste, hm. Tu as lu trop de bouquins, gamin. »

Kin’ s’éclaircit la gorge.

« L’arme légendaire longtemps séparée de son duelliste lui reviendra toujours, récita-t-il.
– On connaît ses lois fondamentales ? s’étonna Charon.
– Je suis un duelliste moi-même. »

Le barbu s’esclaffa, sans la moindre joie.

« Mais oui, ironisa-t-il. Et moi, je suis le futur-Roi.
– C’est fort peu probable, répondit Kin’ d’un ton égal. Je suis le futur-Roi. »

L’ex-détenu haussa un sourcil. Toujours perché sur son épaule, le singe semblait rire.

« Tu n’as même pas de chemise décente, remarqua laconiquement Charon. »

Alwyn pouffa. Kin’ parut moins apprécier mais ne se fâcha pas outre mesure.

« J’ai dû m’en séparer en route. Nous n’avons pas encore atteint la prochaine ville.
– Qu’est-ce que tu me veux ?
– Tu es bien le Passeur ? »

L’homme rajusta sa chemise en lambeaux avec une prestance innée – il réussit l’exploit de ne pas lâcher ses revolvers durant la manœuvre.

« On a pu m’appeler ainsi. Je répète : qu’est-ce que tu me veux ?
– Nous avons besoin d’un guide. Nous devons aller au Temple de Verre pour mon sacre. »

Le singe couina. Charon planta son regard dans celui du duelliste.

« Ça fait longtemps que je n’ai pas entendu ce nom … c’est le Temple du Roi aujourd’hui.
– Le nom n’a jamais changé. C’est le Temple de Verre, et la Faë nous attend. Il nous faut trouver nos pairs. Nous devons être…
– Quatre, enchaîna mécaniquement Charon.
– Et quatre nous serons. »

Kin’ tapa légèrement le dallage à l’aide de sa canne, comme pour appuyer ses paroles. Le Passeur baissa les yeux vers l’arme. Il vit le pommeau de verre soufflé.

« Non merci, fit-il. Ça me flatte, mais non.
– Puis-je savoir pourquoi ?
– J’ai un mauvais souvenir du travail d’équipe. »

Kin’ ouvrit la bouche pour répliquer, mais il se ravisa. Ils restèrent ainsi quelques instants. Tous les regards finirent par converger vers le vieillard, toujours accroché au plafond. Une de ses mains avait été abominablement broyée, de toute évidence par un instrument prévu à cet effet.
Le calme s’éternisait. En désespoir de cause, ce fut Alwyn qui reprit, en désignant sans grand enthousiasme le pendu.

« Il est comme ça depuis longtemps ?
– Quelques mois, peut-être. Je ne sais pas trop. Le singe était à lui, avant. Quand il est mort, je me suis dit : ça suffit. La prochaine fois que le vieux passe, je le descends et je sors. On dirait que le vieux l’a senti. Il a mis une éternité à revenir. »

Il eut un moment d’absence, contemplant sans le voir le corps putréfié.

« C’est dommage. Je l’aimais bien, le philosophe. C’était quelqu’un de… doux. »

Le ton de Charon n’avait rien de sarcastique. Bien au contraire, un certain respect le teintait, voire même de la tristesse.
Kin’ sauta sur l’occasion pour renouer le dialogue.

« Que lui est-il arrivé au juste ? »

L’autre haussa les épaules.

« Il philosophait, il philosophait, il philosophait… et puis il s’est pendu. Bien, descendons. Je dois récupérer mes affaires. On aura le réfectoire pour nous, si ça vous dit. Je vous dois bien un verre. Ensuite, nos chemins se sépareront.
– Je ne suis pas tout à fait d’accord. Nous ne sommes pas venus pour un verre mais pour un guide.
– Je t’ai déjà donné ma réponse.
– Elle ne me satisfait pas. Si tu veux nous te paierons.
– Je ne suis pas à louer.
– Nous avons un budget illimité pour la liqueur.
– Ah. Bien... commençons par descendre. »

Kin’ esquissa un sourire.

« Parfait. Faisons donc connaissance ! Nous ne sommes pas contre ce verre. »

Ils reprirent les escaliers en sens inverse, Charon loin devant – la possibilité de se déplacer dans plus de cinq mètres carrés l’exaltait. Kin’ et l’aède restèrent en retrait. Ce dernier en profita pour chuchoter à l’adresse de son ami.

« Pour le coup de la liqueur… toi aussi, tu as senti ?
– Évidemment. Il sent le sango à trois mètres à la ronde.
– Comment il a pu se procurer de l’alcool ?
– Qu’importe. Il est avec nous, c’est tout ce qui compte. Et le budget illimité n’est pas une farce. »

Les deux voyageurs jetèrent un œil à la bourse dorée, accrochée à la ceinture de Kin’. Elle était aussi remplie qu’avant leur arrivée à Trinova.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter