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La Lande

Episode 14

Cape et chapeau

Charon utilisa l’une des clés pour entrer dans la loge de Peter – un petit appartement vieillot mais impeccablement rangé. Kin’ et Alwyn entrèrent et s’assirent dans le canapé ; le Passeur commença à ouvrir les placards, les commodes. Il semblait de nouveau avoir oublié la présence de ses visiteurs. Il finit par trouver ce qu’il cherchait dans une malle et l’enfila sans attendre. Il y avait là une chemise et un pantalon élégants, des bottes de belle facture, une ceinture avec deux holsters de cuir ; mais ce n’était pas l’important.
L’aède vit la cape et le chapeau : une étoffe lourde d’un noir abyssal.

« Ça ne vient pas de… ? souffla-t-il. »

Le Passeur redonna une forme convenable à son chapeau et en ôta la poussière d’une pichenette avant de le visser sur son crâne.

« Si, répondit-il simplement. Ça vient de là-bas. »

Il n’en dit pas plus. Alwyn n’osa pas insister, Kin’ se taisait. Tous trois quittèrent la loge.

Ils se retrouvèrent assis dans le réfectoire désert, autour de trois verres. Un silence épais s’installa entre eux – l’un de ces silences qui ne laissait même pas la place à des banalités. Alwyn, surtout, se tenait un peu en retrait. Il ne pouvait s’empêcher de se sentir à part. Il avait déjà eu ce sentiment avec Kin’ et désormais, cette fascination et cette crainte respectueuse s’étendaient à Charon. Ils étaient deux duellistes : le futur-roi et le Passeur.
Ces légendes vivantes sirotaient du whisky dans une cantine de prison, comme ils l’auraient fait dans un salon chic. Les aristocrates étaient ainsi : en tout cachot ils voyaient un palais. Alwyn s’en effrayait presque. Ils avaient laissé deux corps sans vie au dernier étage… mais les duellistes semblaient déjà l’avoir oublié.
Charon attrapa la bouteille dès qu’il eut fini son verre. Il prit soudain la parole.

« Le Temple de Verre, donc. »

Kin’ acquiesça d’un signe de tête.

« Explique-moi.
– Quoi donc ?
– Pourquoi tu veux y aller.
– Je te l’ai dit. Je dois être sacré Roi là-bas. »

Le Passeur joua avec son verre, le regard assombri par son chapeau.

« J’ai compris, oui. Mais encore ? Ne me dis pas que tu as décidé ça du jour au lendemain. Il y a forcément une raison.
– En avais-tu une ? Tu es bien allé jusqu’au Temple, toi aussi. »

Les lèvres de Charon eurent un tic. Il se donna contenance en reprenant une gorgée.

« Tout partait en vrille, dit-il enfin. J’ai pensé que le retour d’un Roi rétablirait l’ordre. Ça a raté, l’Hémicycle a gagné.
– Ça a raté parce que vous étiez trois. »

Charon émit un son bas, entre le rire et le grognement.

« On n’avait pas le quatrième duelliste, c’est vrai. On n’a jamais pu le trouver. Où tu as eu cette canne ?
– Je me suis réveillé avec.
– Sérieusement ?
– Tout à fait. »

Le Passeur se frotta le visage d’une main lasse. Il ne dissimulait pas sa consternation.

« D’accord. On en revient au “pourquoi”.
– J’ai eu un songe, répondit Kin’ avec calme. J’y ai entendu la Faë. Elle m’a dit que je devais la rejoindre au Temple. Je suppose qu’elle m’expliquera pourquoi en route. »

Charon le toisa comme s’il venait de descendre d’une autre planète.

« Un songe, répéta-t-il, comme pour s’assurer qu’il avait bien entendu.
– J’en ai régulièrement. Ce sont des indices, des conseils.
– Ça va loin, renchérit l’aède. Il descend des landlords après des rêves comme ça. Une nuit, on lui dit d’aller voir dans telle bourgarde, et paf. »

Kin’ haussa les épaules, l’air détaché.

« Les illusions gangrènent la Lande... un bon seigneur a le courage d’affronter les problèmes. Il ne prive pas son peuple de liberté en l’enfermant dans une bulle. Je suis là pour ça : affronter les problèmes. »

Sur ce, il fit tourner son verre, le vida d’une traite et le reposa à l’envers. Le choc résonna sous le plafond gris du réfectoire.

« Je suis le futur-Roi. »

Cette fois, le Passeur esquissa un rictus derrière sa barbe. C’était, chez lui, ce qui devait se rapprocher le plus d’un sourire.

« Tu es frappé, gamin. Et je n’aime pas tes grands airs. »

Il prit le verre, le reposa à l’endroit, et le remplit à nouveau.

« Mais soit. Pour l’instant je vais te croire. »

Kin’ sourit, ce sourire d’une étrange bonté dont lui seul avait le secret. Il leva son verre, et Charon fit de même. Les deux duellistes scellèrent ainsi leur pacte. Alwyn les imita avec révérence : c’était la première fois que quelqu’un croyait Kin’.

« Attention, reprit le Passeur. Ne compte pas sur moi pour être ton écuyer. Tu es là quand je sors de cellule, donc je suppose que la Fortune a un plan nous concernant. C’est tout. Je m’en vais si je veux. Et n’oublies pas que tu m’as promis de l’alcool à volonté.
– Évidemment, confirma Kin’ d’un ton entendu.
– Et l’aède ? »

Alwyn ouvrit de grands yeux. Charon lui lança un regard.

« Tu n’es pas un aède ? hasarda-t-il. »

Le musicien joua avec son verre, essayant de se reprendre.

« Si, si. C’est juste que les gens se trompent d’habitude. J’ai du “troubadour”, du “ménestrel”…
– L’ignorance n’a pas fini de prospérer.
– Je ne vous le fais pas dire ! s’exclama-t-il.
– “Tu”. Je te tutoie, fais de même. Nous allons faire un bout de route côte à côte.
– “Tu”. D’accord.
– Dis-moi donc. Comment as-tu rencontré l’illuminé ? »

Le futur-Roi ne releva pas ; il se détendit même quelque peu. Le sourire d’Alwyn s’élargit. Le moment était venu pour les badineries, les récits de voyage – et c’était en général ce qui précédait les chants.
L’aède vida son verre cul-sec, le reposa et se laissa aller contre le dossier de sa chaise de fer.

« Cette histoire sera un mythe plus tard. »

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