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La Lande

Episode 15

Mauvais vin

Ce matin-là, l’homme à la canne se réveilla avec une migraine insistante et le souvenir flou d’un cauchemar. Seules quelques images flottaient encore lascivement dans son esprit embrumé : des étendues sans fin d’herbe rouillée et la solitude. C’était surtout cette dernière pensée qui l’angoissait.
Il retrouva sans motivation l’interminable sentier de montagne, en poussant sa moto sans fuel. Des remparts de roche stérile se dressaient de chaque côté, dessinant parfois des arches au-dessus du chemin. L’homme à la canne avait l’impression de marcher dans ce couloir depuis cinq décennies. Peut-être était-ce réellement le cas. Le duelliste ne sent pas les effets du temps, après tout… mais la solitude, il la subissait.
C’était une compagne bien plus terrible que la soif et la faim, dont il s’était depuis longtemps accommodé. Le duelliste aurait donné n’importe quoi pour un peu de conversation. Sa seule consolation venait de la chaleur familière qui parcourait sa poitrine. Cela ne pouvait signifier qu’une seule chose : la proximité de la Lande. Bientôt, il pourrait définitivement commencer son voyage. Des étendues sans fin d’herbe rouillée et la solitude.
Des rires stridents écorchèrent l’air matinal. Intrigué, l’homme à la canne releva la tête du sol qu’il avait résolument fixé jusque là. Outre le chant fantomatique d’oiseaux invisibles, on entendait rarement quelque chose de vivant dans ces contrées. Alors des rires…
Nouvelle salve joyeuse, plus frénétique que la précédente. Il crut distinguer des mots. Cela le décida. Laissant sa moto sur le bord du sentier, il empoigna sa canne et se dirigea vers l’origine du grabuge.
Après avoir escaladé la paroi rocheuse, ses pas le menèrent à un vallon de granit. En contrebas se déroulait une fête morbide. Attroupées en vrac, rugissantes et furibondes, des femmes nues s’acharnaient sur une proie. Leurs ongles lacéraient les chairs, le sang parait leurs joues diaphanes de peintures barbares. Leurs chevelures – des bouquets de vigne vierge – s’entremêlaient tant elles étaient au coude-à-coude. L’homme à la canne comprit tout de suite. Il fallait faire vite.

« Mesdemoiselles, que faites-vous ? interrogea-t-il d’une voix forte. »

Les bacchantes s’arrêtèrent et tournèrent des yeux rougeâtres vers le gêneur. Ce dernier soutint leur regard, solidement campé sur ses talons. La meneuse, une vieillarde au menton pointu, le harangua d’une voix grondante.

« Présente-toi, humain.
– Je n’ai pas de nom. »

Les femmes éclatèrent de rire devant cet avorton qui voulait se donner des airs ténébreux.

« Tout le monde a un nom, lança la vieille bacchante.
– Je vous le répète : je n’en ai pas.
– Qu’est-ce que tu as, alors ?
– Des titres. »

La meneuse haussa les sourcils ; les rires diminuèrent quelque peu. Toute la troupe se rapprocha imperceptiblement de lui, intriguée.

« Alors donne-nous tes titres, exigea la vieille lionne.
– Duelliste du Temple de Verre, futur-Roi. »

Énième explosion d’hilarité. Les bacchantes tapèrent dans leurs mains, se baissèrent à outrance pour mimer des révérences grotesques. La meneuse leur ordonna de se calmer avant de reporter son attention sur l’homme.

« Le Temple est désert depuis des générations.
– C’est ce qu’on vous a dit.
– Il n’y a pas de duelliste.
– Il est devant vous.
– La Lande n’a plus de Roi, et elle n’en aura plus jamais.
– Permettez-moi de vous dire que vous vous trompez. »

La vieille lionne siffla. De toute évidence, le calme de l’intrus l’irritait.

« Le Roi, hein. Fontaine de justice ? Défenseur de la veuve, de l’orphelin, de l’opprimé ?
– Exact. D’où mon intervention.
– Très bien, “duelliste”… où est ton arme ?
– Juste là, répliqua-t-il en levant légèrement sa canne. »

Les créatures fixèrent le pommeau de verre soufflé quelques secondes, comme hypnotisées. Elles s’approchèrent encore. Le duelliste ne recula pas. À cette distance, il pouvait les sentir : elles puaient le mauvais vin.

« Je prends le meilleur morceau, prévint la meneuse. »

La troupe entière fondit sur lui. Quand une première créature s’effondra, la carotide percée, les autres eurent un moment de flottement. Leur brève hésitation suffit au duelliste.
Il s’élança dans la troupe sans plus de cérémonie. Une à une, les bacchantes tombèrent comme des tiges de lierre fauchées. Leurs congénères n’en furent que plus déchaînées, mais le duelliste leur répondit par une précision redoublée. Sa canne n’était plus qu’une forme vibrante tant elle frappait vite. Quand elle n’avait pas le temps de transpercer les corps, elle brisait les nuques. Les bacchantes commençaient à paniquer. Elles s’accrochèrent aux jambes de leur adversaire, lui tailladèrent la peau avec frénésie. Il ne broncha pas et poursuivit méthodiquement son massacre.
Il crut s’en être sorti quand la vieillarde, dernière sur pieds, s’élança dans un rugissement de rage. Comme il ne s’y attendait plus, elle le heurta de plein fouet et ils roulèrent sur le granit. Il ne laissa pas échapper un son, grimaça tout juste quand une de ses côtes se brisa. La bacchante mit ses mains sur la gorge du duelliste mais n’eut pas le temps de serrer : la canne lui traversait déjà l’œsophage. Elle s’affaissa sur le torse de son adversaire. Le sang lui faisait un serre-cou de rubis.

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