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La Lande

Episode 16

Rainbow Eyes

Le futur-Roi se dégagea du corps chaud et se releva. Le calme était revenu. D’un pas rapide, il se dirigea vers la victime. Le garçon gisait toujours sur la roche, immobile. Le duelliste s’agenouilla et lui secoua doucement l’épaule. Il geignit ; parfait, il était vivant.

« Tu m’entends ? »

Un son inintelligible lui fit comprendre que oui.

« Attends. Ce n’est pas pratique de parler face contre terre. »

Avec soin, il le retourna sur le dos. Cela lui valut un « merci » plus deviné qu’entendu. Il put voir un visage d’adolescent couvert de griffures.

« Tes blessures ne sont pas trop profondes. Tu te remettras. »

Le garçon resta muet, son regard vide et rougi fixé vers le ciel. Il avait dû beaucoup pleurer. Son sauveur le contempla un instant. Il le trouva trop maigre, et pâle comme un damné. À bien y songer, qu’est-ce qu’il fabriquait dans cette région morte, seul et sans sac ?

« Si tu ne veux rien dire, je comprendrais.
– …
– Bon, j’y vais alors. Bonne chance. »

Il se releva, rajusta son jabot imbibé de sang et tourna les talons. À peine eût-il fait trois pas qu’une voix l’arrêta.

« Je m’appelle Alwyn. Je suis aède. »

Le duelliste se retourna : peut-être l’aurait-il après tout, sa conversation.

« Tiens donc ? dit-il en se rapprochant. C’est intéressant. Raconte-moi un peu ce qui t’amène ici. »

Un hoquet, sans doute un rire avorté, échappa au dénommé Alwyn.

« Ma guitare d’abord. Où… ?
– Je crois qu’une de ces choses a essayé de m’assommer avec. Elle n’arrivait pas à la soulever.
– Normal. Instrument légendaire. »

Le duelliste n’eut pas à chercher longtemps : l’un des cadavres tenait la guitare entre ses mains crispées. Ce fut une autre paire de manches pour l’en extraire. Quand enfin ce fut fait, la lourdeur de l’objet mit son souffle à rude épreuve : il revint en le traînant, et se rassit avec son butin.
Alors, avec une vivacité surprenante, le jeune homme se redressa pour s’installer en tailleur. Il saisit la guitare sans aucun mal. Kin’ fut certain qu’il ne mentait pas. Le duelliste seul porte son arme légendaire ; il en allait de même pour l’aède et son instrument.

« Je vais te raconter en chantant. Ce sera mon remerciement.
– J’en suis honoré.
– Attends d’avoir entendu. »

Ses mains fébriles testèrent les cordes. Par miracle, elles étaient encore intactes. Les premières notes montèrent enfin.

Elle s’en est allée hier

Oh, je m’en moquais

Ce n’était rien, les jours d’hier

Juste des mots en l’air

C’était une mélodie brillante et humble à la fois, touchante de détresse. La voix de l’aède se mêla aux accords ; elle tissa une toile légère sous le ciel de plomb.

Ni soupirs, ni mystères

Le soleil la couvrait d’or

Pas de faux accord

Mais j’ai perdu mon chemin

Elle avait des yeux arc-en-ciel

Des yeux arc-en-ciel

Quelques instants parurent des années. Puis la dernière note mourut et le duelliste resta un temps muet.

« C’est splendide.
– Ça s’appelle RainbowEyes. Ce n’est pas de moi.
– De qui est-ce ?
– Je l’ignore. Elle est vieille, seuls les vrais aèdes savent la jouer.
– Elle est triste. »

Alwyn soupira et se passa une main dans les cheveux, évitant son regard.

« J’ai perdu une fille et je regrette. Je suis arrivé ici sans elle. Elle est peut-être quelque part dans ce monde aussi, je n’en sais rien. J’ai passé quelques jours à chanter ici, ça a fini par énerver les bacchantes. “Pas besoin d’une musique d’enterrement”, qu’elles ont dit. Et comme j’ai refusé de jouer une gigue…
– Elles sont saoules en permanence, tu sais.
– C’est vrai.
– Pourquoi n’essaies-tu pas de retrouver cette fille ?
– Tu m’as vu ? J’ai pas d’armes, pas de provisions. Je survivrai pas trois jours sur la Lande. Autant mourir tranquille ici.
– Suis-moi. Je la traverse justement, je te protégerai. Tu pourrais devenir mon vassal. »

L’adolescent le fixa un moment, circonspect.

« Tu n’es pas vraiment duelliste, quand même ?
– Si. »

Alwyn fronça les sourcils, l’observant toujours. Quelque chose distinguait cet homme-là des gens ordinaires – le distinguait même des landlords. Lorsqu’il comprit de quoi il s’agissait, son regard se fit incrédule.

« Tes blessures, fit-il.
– Hm ?
– Elles se referment. »

Kin’ ne vérifia pas : il sentait sa propre douleur diminuer. Ses nombreuses éraflures s’effaçaient. Sa côte cassée se remettait en place.

« C’est une particularité que nous avons, expliqua-t-il. C’est très commode. J’avoue que j’aurais été moins confiant sinon. »

L’aède regarda autour de lui, semblant enfin réaliser ce qui s’était produit. Le duelliste avait transformé le vallon en charnier. Et il n’avait qu’une canne.

« Tu as été… efficace.
– Je suis loin d’être une fine lame. Surtout face à un groupe. Mais c’était un cas d’urgence.
– Waw. Je veux voir une fine lame, alors. »

Kin’ sourit doucement.

« Voyageons ensemble, et tu en verras plus d’une. M’est avis que la Lande est une terre propice à l’émerveillement. »

Alwyn baissa les yeux vers sa guitare, mal-assuré. Partir avec cet homme le tentait, et comment : il sentait que son sauveur ne pouvait être que bon. La Lande, qu’il craignait jusque là comme un océan d’ennuis, se muait en promesse.

« Les vassaux sont censés être seigneurs, eux aussi.
– Tu en seras un. Ce n’est pas un problème.
– Et je pourrai rester avec elle si je la retrouve ?
– Bien sûr. Je vous laisserai. »

Le barde hésita, mais ce fut finalement avec vigueur qu’il serra la main du duelliste.

« Bien, reprit-il. On doit prêter serment, c’est ça ? »

Kin’ se passa une main dans les cheveux.

« Nous n’allons pas pouvoir exécuter la cérémonie dans les règles. Je devrais te donner quelque chose pour représenter le fief, et je n’ai rien qui pourrait faire l’affaire.
– Tu as un fief ?
– Non plus. Ou plutôt, si, rectifia-t-il en désignant les alentours d’un geste ample.
– Je vois.
– Nous allons tout de même faire un serment oral. D’où viens-tu ?
– De Paris. C’est une ville…
– J’entends. Donne-moi tes mains. »

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