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La Lande

Episode 17

Un grand fief

Alwyn s’exécuta. Le duelliste avait les mains étonnamment lisses pour un combattant. Des mains sans passé.

« Répète ce que je vais te dire, d’accord ? Ça fera l’affaire.
– OK.
– Sur quoi veux-tu jurer ?
– …ma guitare.
– Sûr ?
– C’est ce que je j’ai de plus cher.
– Justement. »

L’aède plongea son regard dans celui du duelliste – il ne parvint pas à lui donner une couleur, mais fut marqué par sa clarté. Une confiance totale.

« Tu m’as sauvé la vie. Je te dois bien ça.
– Soit. »

Kin’ inspira à fond, se remémorant les phrases rituelles, puis se lança.

« Moi, Alwyn de Paris, aède de la Lande…
– Moi, Alwyn de Paris, aède de la Lande, répéta le jeune homme avec une application scolaire.
– … je veux devenir ton homme sans réserve.
– Je veux devenir ton homme sans réserve.
– Sur ma guitare, je promets de t’être fidèle…
– Sur ma guitare, je promets de t’être fidèle…
– … à partir de cet instant, sans tromperie.
– … à partir de cet instant, sans tromperie. »

Kin’ se pencha, et déposa alors un baiser léger sur le front du jeune homme.

« Sois donc mon vassal, conclut-il.
– Je le suis, répliqua l’aède par réflexe. Le bisou était nécessaire ? »

La remarque les fit rire tous les deux. Ils se relevèrent. Alwyn partit au fond du vallon et récupéra sa propre moto, sa Berthe. Le duo rejoignit le sentier.

« Au fait !
– Oui ?
– Tu comptes vraiment devenir Roi ?
– Je le deviendrai.
– Tu es un dingue en fait. J’aime bien.
– Merci.
– Et tu n’as pas de nom ?
– Non.
– Je vais t’appeler Kin’. C’est sympa comme contraction.
– Si tu veux. »

Quand ils atteignirent la Lande, trois jours plus tard, elle leur apparut comme ils l’avaient rêvée : sans fin, rouillée, vierge. Mais ils avaient laissé la solitude derrière eux dans les montagnes. Désormais, le duelliste avait un nom.

* * *

« C’est une histoire touchante, dit Charon. »

Il n’y avait pas une once de moquerie dans sa voix. Sans doute avait-il lui aussi vécu un jour ce moment pur et étrange, la naissance d’une amitié. Rira de ce récit celui qui n’a jamais été honoré d’une confiance fraternelle. Car c’est un bien rare, mille fois plus rare que tous les amours de la terre ; et sans lequel, d’ailleurs, l’amour ne survivrait pas.
Ce fut peut-être pour cela que Charon ne plaisanta pas. Ou alors, il était trop occupé à profiter de l’excellent whisky de Peter pour chercher un trait d’esprit.
Tout compte fait, cette dernière hypothèse était la plus probable.

« À ton tour.
– Hm ?
– De nous raconter des choses sur toi, précisa Alwyn.
– Je n’ai jamais proposé un arrangement de ce genre.
– Comment ça ? bredouilla l’aède, déçu. »

Le Passeur vida son énième verre, le plus sérieusement du monde. Décidément, cet homme avait l’air de ne jamais vouloir plaisanter.

« Vous racontez bien. Je préfère écouter.
– On t’a sorti de ton trou à rats. Tu nous dois bien deux ou trois histoires, grommela l’aède déçu.
– La belle affaire. Je suis sorti tout seul et vous êtes entrés en touristes. »

Kin’ et Alwyn échangèrent un regard. Effectivement, la pire prison du monde connu n’avait pas présenté plus d’obstacles que cela. Quelques pièces d’or avaient suffi.

« C’est vrai, l’endroit est désert, admit Kin’. Où sont les employés, les autres détenus ? »

En guise de réponse, le Passeur leva un index au ciel. Alwyn fronça les sourcils.

« Tous ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Ils ont tous commencé à philosopher. »

Un silence accueillit cette explication sibylline, puis soudain, Kin’ éclata de rire. Son vassal l’observa sans comprendre. Jamais il n’avait entendu le duelliste rire aussi franchement. Son étonnement décupla lorsque Charon pouffa et explosa à son tour. Tous deux plongèrent la tête dans leurs bras et rirent, rirent.
Quand l’aède eut la candeur de demander ce qu’il y avait de drôle dans une prison de suicidés, Kin’ lui coupa le souffle d’une tape amicale dans le dos ; Charon lui remplit encore son verre.
Le mystère de ce rire, sans doute le premier depuis des décennies dans cet endroit maudit, resta entier. La bouteille terminée, ils quittèrent la prison. Ce fut un trio qui sortit de Trinova. Le Passeur fit un détour par les écuries. Il en revint avec sa monture, une machine argentée d’un mat discret.

« Brave Peter, il en a bien pris soin ! commenta-t-il, toujours avec cette fausse ironie déconcertante. »

Ils repassèrent le portail au papillon, qui émit un grincement timide. Au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient, le heurtoir, puis tout le battant se couvrirent de rouille. Le brouillard se dissipa pour révéler un jardin en jachère ; le rouge des briques se ternit.
Les trois aventuriers ne purent assister à cette transformation, car elle s’opéra dans leur dos. Ils enfourchaient leurs motos quand le ouistiti tira les cheveux de Charon avec insistance. Ils levèrent enfin les yeux et ne virent qu’une carcasse de pierre cerclée d’une grille tordue. Le Passeur ne sourit pas, mais sous son chapeau, au fond de ses yeux noirs, s’était logée une étincelle de triomphe.

« Oui, Bermude. On n’y retournera plus. »

Ils démarrèrent. Au sommet de la prison fantôme, l’essaim de papillons noirs s’étiola et disparut.

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