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La Lande

Episode 18

Félix

La silhouette revint trois nuits plus tard et Charon la reconnut.
Ils s’étaient encore installés autour d’un feu modeste. Les quelques conserves subtilisées à Trinova leurs offraient une diversité revigorante après des mois de pattes de chien. Bermude était partie chercher sa pitance seule.
La forme humanoïde se dessina après leur repas, toujours aussi lointaine. Charon fronça les sourcils et souleva son chapeau du pouce pour mieux voir.

« Elle vient comme ça depuis longtemps ? demanda-t-il. »

Kin’ retourna lentement les braises avec un bâton.

« Depuis qu’on est sur la Lande. La fréquence est variable, répondit-il.
– Et elle ne s’approche jamais ?
– C’est ça.
– Je m’en doutais.
– Tu la connais ? »

Le Passeur contempla quelques minutes l’horizon noir. La silhouette semblait ne rien faire de particulier. Il était même impossible de savoir si elle les regardait. Sa forme miroitait, tremblante comme une fin de mirage.

« Je la connais. Elle me suivait aussi lors de ma dernière traversée… elle est obstinée.
– Qui est-ce alors ?
– Aucune idée.
– Tu as dit que tu la connaissais, murmura Alwyn.
– Je connais sa présence. »

Ils retombèrent dans un bref silence. Le craquement des ajoncs dans le foyer ne détendit pas l’atmosphère.

« Vous avez essayé de chanter ? lança Charon. Ça la fait partir.
– Ah, tu as remarqué… oui, Al’ chante.
– J’ai compris les gars, vous avez droit à un concert gratuit. »

Avec une joie non dissimulée, le musicien s’arma de sa guitare et testa quelques accords.

« Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ce soir, gentlemen ?
– Laissons le choix à notre guide.
Les grands de Fortuna. »

La réponse avait été l’affaire d’un instant. On aurait dit que Charon n’attendait que ça. Le futur-roi et l’aède échangèrent un regard. Ils avaient eu la bonne intuition. Cette cape et ce chapeau étaient inscrits dans la mémoire collective de la Lande.

« C’est donc de Fortuna que tu viens, fit Kin’. »

L’intéressé éluda savamment la remarque.

« Tu connais ce chant, aède ?
– Je les connais tous. Ça fait juste longtemps que je n’ai pas joué celui-là… bon, c’est parti. Les grands de Fortuna. »

Cette mélodie-là avait des accents désinvoltes, une nonchalance chaleureuse. C’était une ode aux gardiens de l’une des plus illustres cités du monde.

Ils foulent de leurs bottes les pavés de marbre

Chaque matin, dès que l’aube baigne les remparts

Solide est leur stature, assurés sont leurs pas

Ainsi marchent les grands de Fortuna.

Les palais d’opaline, les canaux et gondoles

N’ont nulle crainte à avoir, tant que sont de garde

Les sombres figures, peu rieuses mais toujours là

Ainsi marchent les grands de Fortuna.

De toute la Lande, on rejoint les portes d’or

Car l’Olympe a fait de la cité-perle sa table

Les hommes et les dieux ensemble, y festoient

La Faë protège les grands de Fortuna.

La nuit était déjà bien avancée quand la silhouette partit. Alwyn se coucha, roulé en boule sur la bruyère sèche. Kin’ le couvrit d’un plaid pour lui éviter la pneumonie. Le Passeur observa la scène d’un regard qui se voulait détaché.

« Ton vassal est sympathique, lança-t-il.
– Et loyal avec ça. J’ai eu de la chance. »

Charon se tut. Kin’ l’observa.

« Et toi ? Pas de vassal ?
– Je l’ai tué. »

Après une hésitation, le futur-roi commença à couvrir le feu. Les braises craquaient sous son bâton.

« C’était pour ça, Trinova ? Ou parce que te voulais Roi ?
– Il y avait des deux. Beaucoup du deuxième, soyons honnêtes. Mais la raison officielle fut le meurtre de Félix… il s’appelait Félix.
– Je vois. Enfin, tu l’as bien supprimé pour quelque chose. »

Le Passeur se mura dans le silence. Kin’ n’insista pas et s’allongea à son tour ; il somnolait quand il entendit la réponse de Charon. C’était une voix rocailleuse, altérée, qu’il ne lui connaissait pas encore.

« À Fortuna, c’était cent ans pour un meurtre. Je les ai faits parce que je le méritais. Sauf que personne n’est censé sortir debout après cent ans.
– Et un duelliste peut sortir après mille, murmura Kin’. »

Un calme presque doux retomba sur le campement. À la surprise des deux hommes, Alwyn se manifesta.

« Excusez-moi de déranger votre moment. C’est juste que, Charon, tu as un timbre bas. »

Le Passeur le toisa, perplexe.

« Pardon ? marmonna-t-il.
– La voix. Tu as un timbre bas, ça doit rendre pas mal en chant.
– Tu dérailles, aède.
– Il m’a fait le coup aussi, la première nuit, dit Kin’ avec un sourire. Il trouve que j’ai une belle tessiture.
– Marrez-vous, grommela Alwyn. Si vous y mettiez du vôtre, en deux mois on monterait un groupe. »

Charon et Kin’ échangèrent un regard entre incrédulité et amusement.

« On retient, dit enfin le Passeur. Quand notre projet de coup d’État aura raté. »

Alwyn grommela en se recouchant. Kin’ ferma les yeux ; il s’assoupit assez vite. Alors que le feu entamait son agonie, Bermude annonça son retour d’un cri bref. Rassuré, le Passeur s’endormit enfin.

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