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La Lande

Episode 19

La fourche

Le monde avait pris des teintes rouges. L’herbe était couverte de cendres. Surplombant la plaine, un volcan vomissait sans relâche. Les gerbes colossales de magma semblaient loin, mais leur fumée noircissait le ciel.
Kin’ ne savait plus trop s’il rampait ou s’il flottait. Il se retrouva, sans savoir comment, dans une situation où il ne pouvait plus aller nulle part. Ses jambes comme ses bras ne le portaient plus.
Épuisé, il se retourna. Un homme le dominait de toute sa hauteur, le visage couvert d’un masque de bois. Il brandit sa lance étincelante ; la peau de son torse décharné glissa visiblement sur ses côtes.
La lance s’abattit et Kin’ se réveilla.
On lui avait bien lancé quelque chose. Le projectile se révéla être un bout de bois carbonisé, son lanceur – Bermude. Le futur-Roi se redressa. Alwyn cherchait des accords, la mine aussi rêveuse qu’ensommeillée. Charon se tenait bien droit non loin d’eux, vêtu de pied en cap.

« Charon, l’interpella Kin’. »

Le Passeur tourna à peine la tête avec un « hm ? » distrait.

« Où ta protégée trouve-t-elle des bâtons ? Brûlés en plus ?
– En Élysée. »

C’était Alwyn qui avait répondu. Charon se détourna de nouveau et laissa son compagnon de route sceptique.

« L’Élysée. Elle a fait l’aller-retour en une nuit ?
– J’en sais rien, marmonna l’aède, mal à l’aise. C’est ce que Charon m’a dit.
– Il doit encore avoir bu cette nuit.
– Je vous entends, lança l’intéressé d’un ton léger. »

Ils préférèrent se taire, se levèrent et le rejoignirent. L’homme fixait un poteau ébréché derrière lequel s’ouvrait une fourche. Le poteau présentait deux flèches. La première, dirigée vers la droite, indiquait « Marais » ; la seconde, vers la gauche, portait la mention « Lac ».

« Mon avis est le même qu’hier, constata simplement Charon. Nous devons prendre à gauche. »

Kin’ posa les deux mains sur le pommeau de sa canne et répondit d’un ton égal.

« Et je te répète que nous devons prendre à droite. Les flèches ont été échangées. »

Alwyn soupira ; la nuit ne leur avait finalement pas porté conseil. La suite ne fut qu’une copie conforme de la dispute de la veille.

« Je connais le chemin, dit Charon. Je l’ai parcouru plus d’une fois et je t’assure que le Lac est bien à gauche.
– J’ai un pressentiment, rétorqua Kin’. Quelque chose est intervenu ici pour brouiller les pistes.
– Encore tes bouffées de chaleur ?
– Ne te moque pas de moi.
– Je ne me moque pas. Tu veux aller au Lac, je te dis qu’il faut prendre à gauche. Je ne vois pas ce qu’il te faut de plus.
– Puisque je te dis que c’est un piège. »

Charon se pinça l’arrête du nez. Cela faisait deux semaines qu’ils roulaient. Deux semaines avaient suffi pour le confirmer : il y avait un fossé de caractère entre le futur-Roi et le Passeur.

« Écoute, reprit ce dernier. J’ai toujours pris ce chemin-ci pour aller au Lac, je me souviens de tous ses détails. Ce n’est pas aujourd’hui que tu vas me refaire la carte de la Lande. C’est à gauche, point.
– À droite. Les environs grouillent de feuxfollets et ils adorent plaisanter. Ils ont pu changer l’apparence des chemins en même temps que les flèches. »

Un silence pesant s’installa entre les deux duellistes. Alwyn retint un soupir de plus.

« Allons, les enfants, on se calme. Vous traumatisez le singe… (Bermude grogna.) le ouistiti, pardon. Dites, pourquoi ne pas faire simple ? On prend la direction indiquée par les flèches. Au pire, si on se rend compte que la route a été trafiquée, on fait marche arrière. On roulera moins vite le temps d’être sûrs. Ce n’est pas si dramatique, hein ? On ne va pas passer trois nuits devant les flèches. »

Son plan fut accueilli par un accord tacite. Ils se passèrent de petit-déjeuner et se mirent en route, prenant à gauche.

À peine les trois motos eurent-elles pris de la distance que des centaines de petits rires, à peine audibles, s’élevèrent depuis l’herbe basse. Graduellement, par morceaux, le paysage se recomposa ; ce qui était à droite vint à gauche, ce qui était à gauche vint à droite.
Lorsque les aventuriers réalisèrent la supercherie féerique, leurs montures s’étaient déjà pour moitié envasées dans les Marais. L’espace d’un instant, Kin’ sacrifia sa retenue habituelle à l’éclat d’un juron salé.

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