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La Lande

Episode 2

Vingt pas

La plage n’était pas bien grande ; des falaises érodées la flanquaient, le ciel nébuleux rendait la mer argentée. Un vent obstiné geignait. Les deux hommes firent quelques pas vers la ligne d’écume. Runaroud Sue se terminait derrière eux. Laurent toussota ; la solennité du moment lui écrasait la poitrine.

« Mettez-vous dos à dos. »

Ils s’exécutèrent. Le barman crut sentir la colonne vertébrale de l’inconnu, ce qui ne l’étonna pas ; cet avorton flottait littéralement dans sa chemise. Il faisait figure de brindille à côté du landlord aux épaules larges et au ventre rebondi. Le tableau était presque ridicule. Quelques rires nerveux menacèrent même la gravité de la scène, mais ils se turent dès que Laurent reprit la parole.

« Je vais compter jusqu’à vingt, vingt pas. Prêts ? Un, deux… »

Les deux hommes avancèrent lentement. Les éventails des femmes battaient frénétiquement l’air, métronomes de dentelle fine.

« Vingt. Stop ! »

Le sable crissa une dernière fois. Le vent se calma et le ciel s’éclaira timidement. La nature toute entière semblait penchée vers ce duo qui se tournait le dos ; et le public, bien qu’inculte, ressentit un changement d’atmosphère.
On était à l’aube de quelque chose de neuf.

« Êtes-vous bien prêts ? demanda encore Laurent. »

Le silence lui servit de confirmation. Le petit serveur leva donc le bras droit et entama le second décompte.

« Vous tirerez à trois. Un… deux… »

Les éventails s’arrêtèrent, et le sourire du barman s’élargit. Les os du dernier ivrogne qui l’avait défié étaient devenus sable depuis longtemps. Alors celui-ci…

« Trois. »

Le landlord se retourna aussitôt. Sa main survola sa poche droite. Un éclair de métal froid fondit sur son adversaire qui n’avait pas encore esquissé un geste. Un certain soulagement traversa l’assistance : la mort de leur maître ne serait pas encore pour aujourd’hui.
On mit un moment à se rendre compte que le poignard n’aurait pas dû faire « toc » en atteignant sa cible. Quand enfin l’information fut assimilée, une cinquantaine de paires d’yeux se fixèrent sur l’inconnu. Il s’était retourné à son tour ; la lame vibrait encore à quelques centimètres de sa carotide, plantée dans la canne.
La surprise du barman fut totale mais ne le déstabilisa pas. Un deuxième, puis un troisième couteau partirent sur la trace du premier. « Toc », « toc ». L’autre ne sembla pas bouger. Pourtant, les deux coutelas s’alignèrent eux aussi sur l’élégante tige noire, juste sous le pommeau.
L’homme à la canne se déplaça enfin. Le landlord fixa le ballet discret du sable sous les bottes de son adversaire ; il le trouva lent, mais réalisa avec stupeur que lui-même ne pouvait plus bouger. Le monde avait ralenti. Le landlord sentit son propre cœur rater des battements. Il regarda, impuissant, la silhouette filiforme qui fondait sur lui. Quel genre de sorcellerie cet étranger maîtrisait-il ?
Des histoires de duellistes.
Les mots de Laurent furent la dernière chose qui traversa l’esprit du landlord. Un chuintement sec marqua l’enclenchement du système de la canne.

Le barman écarquilla les yeux. Il y eut un temps de flottement, puis il s’effondra. La tige, devenue pic, lui traversait le myocarde de part en part. Son sang commençait à imprégner le sable. Le duelliste retira la canne de la chair, puis ôta les couteaux de leurs encoches. Il reposa les lames à côté de leur propriétaire avec une précaution scolaire. Quand il se redressa, les buveurs, bien dégrisés, le fixaient toujours.

« Toi, fit-il enfin en désignant l’apprenti. »

Laurent devint aussi pourpre que son tablier en voyant que le geste le désignait.

« Oui, Mons… Sire ?
– Monsieur.
– Oui, Monsieur !
– Tu étais son apprenti ?
– O-oui, Monsieur.
– Tu es le nouveau landlord de Messaline. Je compte sur toi pour faire ce qui est juste. »

Le garçon débita un amas confus de formules de rigueur. « Ce sera fait », « À vos ordres », « Merci ». Curieux protocole qui l’obligeait à remercier le meurtrier de sa seule famille. Mais il le connaissait, le protocole. À son âge, ils n’étaient pas si nombreux à le connaître encore.
Quand l’homme repassa la porte capitonnée, une cinquantaine de regards médusés l’escorta.

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