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La Lande

Episode 20

La Rascasse

La Fortune ne les avait pas tout à fait abandonnés. Non loin de là, un panneau gaiement éclairé se détachait sur le ciel trouble.

SANGO – TOUT DROIT À 1KM

Ce message mit Alwyn en état de transe.

« Sango ? La Sango ? s’exclama-t-il. Celle qui est…
– …dessinée sur les bouteilles, oui, termina Charon. »

Ce dernier avait l’air plus satisfait que surpris. Kin’ craignait le pire.

« Attends. Tu l’as fait exprès ? »

Le Passeur rajusta son chapeau d’un air détaché.

« Je savais que les feux follets avaient manigancé quelque chose. Ils le font systématiquement dans cette région. Mais les pattes de chien commencent à manquer et j’ai la gorge sèche. »

Kin’ lui lança un regard sévère. Contrairement à Charon, qui semblait naturellement renfrogné, les expressions négatives donnaient au futur-Roi une mine étrange.

« Je décide des escales éventuelles…
– Oh Kin’, détends-toi ! interrompit l’aède. On a vraiment besoin de provisions, et une pause ne peut pas nous faire de mal. »

Kin’ leva les yeux au ciel. Cependant, son caractère paisible et la mine réjouie d’Alwyn lui interdirent de rétorquer. Leurs montures étaient gravement embourbées ; ils n’avaient pas vraiment le choix de toute manière.

« Soit, céda-t-il. Mais nous y allons seulement pour trouver de l’aide. Nous repartons dès ce soir, le temps de faire des courses et de récupérer les motos. »

Ils marchèrent sur le dernier kilomètre, non sans difficulté : les chemins boueux menaçaient d’engloutir leurs bottes à chaque pas. Bientôt, les lumières d’une ville se dessinèrent. Le trio passa un pont-levis sans encombre – personne ne semblait garder les remparts de pierre brute qui avaient perdu leur fonction défensive depuis longtemps. La devise de la cité s’étalait en lettres d’or sur le fronton de l’entrée :

Notre liqueur date de l’époque où les dates n’existaient pas

Ils parcoururent quelques rues étroites. Les murs des maisons à colombages penchaient vers l’avant, leurs fenêtres sur le côté. Les réverbères avaient été plantés de travers. Toute la ville semblait ivre. Il n’y avait pas un chat. En rejoignant la place centrale, ils en comprirent la raison : une fête battait son plein dans une vaste auberge. Des éclats de voix, des tintements de chopes et les improvisations virtuoses d’un jazz band résonnaient dans tout le quartier. Les sculptures bariolées de la façade en bois flattaient l’œil. Un fumet exquis s’échappait par les fenêtres des cuisines. Une grande ardoise trônait devant l’entrée.

Ce soir chez La Rascasse,

Fête mensuelle de la mer. Venez coiffés !

Le futur-Roi capitula définitivement.

« Bon, nous repartons demain matin.
– Youhou ! s’écria l’aède en se précipitant à l’intérieur.
– Je ne l’aurais pas mieux dit moi-même, ajouta Charon en lui emboîtant le pas. »

Kin’ étouffa un soupir contrit et entra à son tour. Sa mauvaise humeur fut atténuée par la clarté et l’ambiance bonne enfant des lieux. Il n’avait jamais aimé les auberges, mais celle-ci ne ressemblait pas à l’Elysée. Tout avait l’air vivant. Les duellistes échangèrent un regard, cela leur suffit à se faire une opinion : pas d’illusion ici.
Le propriétaire, un bourgeois débonnaire paré d’une casquette de capitaine, distribuait des verres à tour de bras. Il les accueillit d’un sourire aimable.

« Gentlemen, La Rascasse, pour vous servir ! Je peux vous aider ? »

Kin’ s’approcha du comptoir, sa canne à la main.

« Monsieur. Nous sommes des voyageurs dans l’embarras. Nos motos se sont embourbées dans le Marais, et…
– Ne me dites rien. Deux gus ont eu le même problème il y a à peine deux heures. »

Il désigna d’un signe de tête deux jeunes hommes voûtés sur leur chopine, près de la cheminée ; de toute évidence, ils avaient quitté leur mère trop tôt. La Rascasse se pencha vers les nouveaux-venus, l’air blasé.

« Ça retape la moto d’un oncle et ça se pense aventurier, grommela-t-il. Il n’y en a plus de vrais depuis des années.
– Ils se rendront vite compte, marmonna Charon. Pour nos…
– Pas de panique, l’interrompit le barman. Pour deux pièces d’argent, on envoie une équipe secourir vos bécanes. Vous souhaitez séjourner ici en attendant ? »

Kin’ se tourna vers l’aède, qui le suppliait du regard. Vrai, cela faisait un moment qu’ils n’avaient pas dormi dans un lit. Il finit par opiner du chef.

« Combien ?
– Une pièce d’argent par tête, deux de plus si vous incluez le dîner et le petit-déjeuner. »

Le futur-roi sortit la bourse dorée, puis se souvint de quelque chose.

« Vous connaissez des habilleurs ? Il me faudrait une chemise. Rien de luxueux, mais au moins élégant.
– Ah ! s’esclaffa le tenancier. Je me disais aussi : les carreaux ne vous vont pas. Pas de soucis, je vous trouve ça.
– Disons une pièce d’argent en plus ? Comme ça nous en sommes à une pièce d’or avec les repas.
– Vendu ! Je vous fais un prix sur la chemise, c’est une urgence vitale.
– À qui le dites-vous, lança Charon. »

La Rascasse rit de bon cœur et nota la taille. Kin’ paya la note. Une serveuse leur trouva une place dans la salle bondée. « Au fond », se dit-il en rejoignant sa bande à la table rutilante, « peut-être qu’ils ont raison. Il faut que je me détende ».

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