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La Lande

Episode 21

La Sirène

Charon avait déjà commandé et reçu une chope de sango – il n’y avait que dans cette ville qu’on ne la servait pas en shooters. Alwyn parcourait le menu avec le ravissement d’un enfant emmené au restaurant pour son anniversaire.
La chaleur dans la poitrine de Kin’ s’était un peu atténuée, mais persistait. L’endroit était sain. Pas de landlord ici : c’était une ville franche. Ils étaient en sécurité pour le moment. Les serveurs apportèrent une farandole de plats fumants, des crabes à la chair tendre, des crevettes sautées aux légumes, des poissons grillés. Ils dévorèrent le tout de bonne grâce, les pintes s’enchaînèrent.
Le babillage passablement éméché du barde les tira de leur torpeur digestive. Dans le livret du menu, il avait trouvé une carte plus petite.

« Vous vous rendez compte comme on tombe bien ! Opaline Deepwater en personne au vocal ce soir !
– Opaline Deepwater ? répéta Kin’, intrigué.
– La Sirène de Sango, murmura Charon. Une néréide originaire d’ici. Une femme délicieuse. »

Kin’ jeta un regard au Passeur. Durant une fraction de seconde, il lui sembla que ses yeux étincelaient d’une lueur inquiétante, mais cet éclat disparut si vite que le futur-Roi l’attribua aux effets de la boisson. La liqueur de Sango, sucrée et vivifiante, n’avait pas le goût d’alcool. Et elle montait très vite à la tête.
L’ambiance dans l’auberge s’en ressentait. Les rires tonitruants se mêlaient aux conversations enflammées. Les femmes arboraient des coiffes à l’extravagance insolente : les auréoles de corail et les fringantes caravelles frôlaient les plafonniers. Outre l’équipe des duellistes et les deux oisillons fraîchement débarqués, le public n’était composé que d’indigènes et de commerçants de passage.

« Pas de touristes, songea Kin’. »

Du temps où il y avait un Roi, les touristes affluaient. Des jeunes et des moins jeunes qui voulaient voir le monde. Puis les landlords ont découvert la commodité des illusions. Des villes majeures, mais aussi de petits villages furent avalés. Les gens ne sortaient plus. Ils croyaient avoir le monde chez eux. Seuls deux appels les attiraient encore sur la Lande : celui de la fortune, pour les audacieux ; celui de l’aventure, pour les fous.
La Rascasse monta sur la petite scène, derrière un antique microphone. Un larsen strident fit râler l’auditoire.

« Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, Ladies and Gentlemen, bienvenue à cette énième fête de la mer ! J’espère que vous vous amusez bien et que la liqueur est bonne. Afin de la rendre encore plus douce, ce soir, rien que pour vous, la voix la plus ensorcelante de la Lande occidentale ! On ne le mérite pas, mais elle nous revient chaque semaine : Opaline Deepwater, la Sirène de Sango ! »

Une clameur monta dans le public. Alwyn vida une autre chope – peut-être sa cinquième. Bermude dormait comme un bébé sur la banquette. Elle n’avait pris qu’une gorgée.
Une femme s’avança sur les planches. Une crinière rousse, à peine tenue par un foulard émeraude, couvrait ses épaules d’ivoire. Elle ne portait qu’une petite robe-marinière, et pourtant elle éclipsait toutes les toilettes raffinées des spectatrices. Son sourire seul lui donnait un charme sauvage.

« Mes amis, quelle joie d’être parmi vous ce soir. »

Elle parcourut l’assistance du regard. Ses yeux turquoise étaient hypnotiques.

« Alors, par quoi commencer…
Hey, marin! rugit le public. »

La jeune femme eut un rire charmant. Elle se saisit du micro. Le jazz band exécuta une introduction enlevée ; la voix de la Sirène attrapa les notes, chaude, vibrante.

Allons, allons, allons, allons tous au fond

Le vin, le vin, le vin n’y est que plus bon,

Tout là-bas sous les mers, qu’on soit sobre ou en enfer

On aura de quoi faire

Hey, marin ! Tu as trop longtemps vogué

Figure-toi que je ne t’aime plus.

Désormais le Diable bleu m’a charmée

C’est lui que j’ai en vue.

Levez l’ancre et direction les profondeurs

Hey, sur le pont, le pont, le pont la liqueur !

Chez les démons et damnés, nous prendrons quelques gorgées

Ils ne pourront pas résister

Le jazz band reprit le refrain sur un rythme effréné. Opaline lâcha le microphone et descendit de scène. Elle passa entre les tables, taquina les spectateurs. Le public hilare la réclamait d’autant plus.

« Elle vient vers nous ! s’extasia Alwyn.
– Ne raconte pas de bêtises, Al’.
– Mais Kin’, je te jure, elle vient. »

En effet, la chanteuse se dirigeait vers leur table. Le monde tournait autour d’elle, tempête de couleurs et de joie – elle en était l’œil. Elle entonna à nouveau le refrain. Sa voix puissante se passait du micro.

Hey, marin ! Tu as trop longtemps vogué…

Elle ne chantait plus, elle ronronnait – couvrant pourtant les cuivres fous.

Figure-toi que je ne t’aime plus.

Ses mains délicates glissèrent sur les épaules de Charon. Elle rejeta ses cheveux en arrière d’un délicieux mouvement de tête. Tous la virent ôter son foulard de ses cheveux et le nouer paresseusement autour du cou du Passeur.

Désormais le Diable bleu m’a charmée…

Opaline murmura à l’oreille du Passeur, ses lèvres écarlates effleurèrent sa peau.

C’est lui que j’ai en vue.

Elle se redressa soudain et revint sur scène. La salle reprit le refrain, l’alcool aidant, et applaudit à tout rompre lorsque les trompettes se turent. La Sirène eut un sourire rayonnant. Le Passeur en esquissa un aussi, Alwyn eut un frisson en le voyant.

« Un problème ? demanda Kin’. »

Charon dénoua lentement le foulard.

« Non, dit-il. »

Kin’ n’insista pas.
Tard le soir, on leur annonça que leurs motos étaient en sécurité dans les écuries. Pour pouvoir partir au plus tôt le lendemain, Kin’ demanda à ce qu’on charge leurs coffres de provisions et paya les courses d’avance. L’habilleur apporta une chemise ample, noire. La perspective de pouvoir l’enfiler avant de repartir mit le futur-Roi de bonne humeur.
Ils profitèrent du luxe d’un bain et allèrent se coucher. Les draps sentaient le frais.

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