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La Lande

Episode 22

Nuit jaune

Le futur-Roi fut réveillé par de petites pattes qui lui tiraient les cheveux. Il jeta un regard à la fenêtre ouverte ; pas d’aube, mais une nuit jaunâtre.

« Qu’est-ce qu’il y a, Bermude ? »

Une série de couinements lui répondit, très construite mais signifiant peu de choses pour un humain. Kin’ crut y déceler une certaine inquiétude.

« Où est Charon ? demanda-t-il, se sentant aussitôt stupide. »

Il se redressa dans son lit. Alwyn ronflait dans celui d’à côté. On leur avait proposé trois chambres séparées, mais l’aède avait insisté pour rester auprès de son suzerain. Le Passeur, lui, était censé dormir dans le numéro d’à côté. Kin’ entendit pourtant les bruits d’une conversation. Il approcha son oreille du mur.
Un sourire étira ses lèvres : c’était la voix d’Opaline, contentée et voluptueuse. Il s’en doutait.

« …que je te manquais. Je ne me suis pas trompée, n’est-ce-pas ? »

Charon ne semblait pas aussi bien disposé que sa visiteuse. Kin’ fronça les sourcils : leur guide parlait rarement ainsi. La gravité, la lenteur de sa voix avaient quelque chose de menaçant.

« Non, c’est vrai. J’avais hâte de te revoir, ma douce. »

Un froissement de draps se fit entendre. Opaline émit un gémissement frustré.

« Hé, tu n’as pas envie de recommencer ?
– Non.
– Ça ne t’a pas plu ? Pourtant…
– Tu sais pourquoi je suis venu. »

Il y eut un silence brutal. Puis la chanteuse reprit, mal-assurée.

« Je ne vois pas de quoi tu…
– Quand m’as-tu vu pour la dernière fois ?
– … je ne sais plus. Un siècle.
– J’espère que tu en as profité. J’ai passé ce siècle à Trinova. »

La voix de la jeune femme se fit plus aiguë.

« À Trinova ?… mais… personne ne m’a dit…
– Oh, je t’en prie. Tu ne vas pas me dire que tu n’étais pas au courant. Le procès était public. La Lande entière l’a vu. Et toi, qui m’aurais “suivi au Tartare”, tu n’en as jamais rien entendu ? Je n’aime pas qu’on me prenne pour un imbécile, Opaline. »

Un sanglot s’étouffa dans les draps. La néréide avait peur.

« Ne te cache pas, vipère. Regarde-moi dans les yeux : tu as participé. Cette nuit-là, tu devais endormir ma prudence. Ils voulaient m’égorger dans ce lit.
– Je n’ai…
– Regarde-moi dans les yeux ! »

Cette injonction-là fit sursauter le futur-Roi – il préférait ne pas imaginer à quoi ressemblait le Passeur en cet instant. De l’autre côté du mur, la voix d’Opaline vacilla.

« Je… oui, j’ai participé. Oh, Charon… j’ai vraiment passé une bonne nuit avec toi, je te jure que ce n’était pas personnel, j’ai…
– … tu as été payée.
– C’était… beaucoup. Je n’étais pas si connue à l’époque, j’en avais besoin… qu’est-ce que tu fais ?! »

Un cliquetis caractéristique résonna : celui de la sécurité d’un revolver qui sautait. Kin’ se redressa un peu plus. Son cœur ralentit aux limites du supportable. Il serra les dents. Tout autour de lui, les murs de la pièce semblèrent s’allonger. Il savait pertinemment qu’Alwyn ne sentirait rien. Personne ne sentirait rien dans l’auberge, à part lui, Charon et Opaline – la cible.

Le temps s’étire si la victoire le veut, et la victoire appartient toujours au duelliste.

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