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La Lande

Episode 23

Au revoir à Sango

« Charon… par pitié, ne fais pas ça…. oh, par l’Olympe !
– C’est par le Styx que tu devrais jurer. »

La jeune femme tenta de hurler, mais son cri fut coupé net par le bruit d’une gifle. Les sanglots reprirent de plus belle.

« Pitié… pitié, je ferai tout, tout…
– Il n’y a plus rien à faire. Félix n’était pas un mauvais gamin. Vous l’avez entraîné là-dedans, vous lui avez donné le poignard. Forcément, vous n’auriez pas pris le risque vous-mêmes. Tous les jours pendant un siècle, j’ai regretté de m’être réveillé… et votre bande de rats a prospéré. Vous avez chanté, dansé, dirigé des armées. Alors que vous avez son sang sur les mains. »

Opaline devenait hystérique.

« Je ne savais pas que ce serait… je devais juste faire diversion ! Je te jure que…
– Ne jure pas, siffla le Passeur. Regarde-moi et dis-moi ce que tu es.
– Que… quoi ?
– Tu as été payée pour cette nuit, il y a un siècle. L’Olympe sait pour combien de nuits encore, combien de naïfs tu as perdus.
– J’ai…
– Tu sais comment on appelle une telle femme.
– Cha… Charon, tu…
– Une pute. On appelle ça une pute. »

Pendant un long moment, on n’entendit pas un mot. Kin’ retint son souffle et attendit. La rage de Charon grandissait et, avec elle, le charme qui permettait aux duellistes de voir venir. La tricherie de la nature qui leur avait toujours assuré un avantage certain.
Le temps s’étira. Et s’étira encore.

« Ne m’oblige pas. Par pitié, si tu as encore de l’humanité… »

La supplique fit rire le Passeur. C’était un rire malade.

« De l’humanité ? Ma belle, on a dépassé ces conneries. Dis-le.
– Laisse-moi… je n’en parlerai à personne, je… ne me vise pas !
– Dis-le immédiatement.
– Tu m’épargneras ? Tu… tu ne me ferais pas de mal, hein ?
– On verra.
– Je suis…
– Tu es ?
– Je suis une ca… une…
– Une ?
– Une pute ! »

La voix d’habitude si mélodieuse s’était totalement rompue, emportée par une crise nerveuse. Le mot résonna bien trop fort, comme un aveu terrible.
La détonation retentit, atténuée par les draps. S’ensuivit le bruit sourd d’une chute.
Kin’ bondit de son lit et son cœur, en reprenant son rythme coutumier, l’étourdit quelque peu. Il s’habilla en quatrième vitesse et saisit sa canne. Bermude, comme si elle avait saisi l’urgence de la situation, était déjà dans le couloir.
Il secoua Alwyn par l’épaule. L’adolescent remua difficilement.

« On avait dit à l’aube, bougonna-t-il.
– Nous partons maintenant. C’est grave. Dépêche-toi. »

Le ton employé par le duelliste acheva de réveiller son vassal. Il comprit que négocier n’était pas une option et fit de son mieux pour être prêt au plus vite. Le futur-Roi et l’aède sortirent en trombe de leur chambre. Quelques bruits leur parvinrent des chambres voisines.
Kin’ ne se déconcentra pas pour autant. Lorsqu’il tomba nez-à-nez avec Charon qui sortait à son tour, il ne fit aucun commentaire. Le Passeur n’était pourtant vêtu que de son pantalon et de ses bottes. Alwyn vit les gouttelettes rouges qui constellaient son bras et son torse ; il n’osa pas poser de question.

« Je dois finir de m’habiller, se contenta de dire le Passeur.
– Tu le feras plus tard. As-tu ton sac ? Tes colts ?
– Oui.
– On y va. »

Bermude reprit sa place sur l’épaule de Charon. Elle dut s’accrocher, car ils gagnèrent les écuries au pas de course. L’auberge commençait à s’éveiller.
Quand on donna l’alerte, les trois motos étaient déjà loin des remparts et du Marais. Elles fonçaient vers le Lac.

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