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La Lande

Episode 24

Deux conteurs

« Il lui manquait la moitié de la tête !
– De la cervelle sur tout le lit, paf ! »

Une rumeur impressionnée parcourut le petit diner. Perchés sur leurs tabourets, deux jeunes hommes tenaient leur auditoire : le patron, le pompiste de la station service et quelques routiers. Les conteurs venaient de Sango. Du moins, c’était ce qu’ils racontaient à qui voulait l’entendre. Ceux-là le voulaient bien. Les histoires trompaient l’ennui. Qu’elles soient vraies ou non importait peu.

« Et qui a fait ça, du coup ? s’enquit le pompiste. »

Les deux narrateurs se réinstallèrent sur leurs tabourets, histoire de faire durer le suspens. L’un d’eux, l’aîné de quelques mois, ouvrit les mains comme un marionnettiste.

« C’est là que ça devient dingue, annonça-t-il. »

Le public se pencha vers eux. Le deuxième garçon, un grand échalas aux yeux toujours étonnés, prit le relais.

« Figurez-vous qu’on y était, la veille au soir.
– On a bu au moins deux chopines !
– On s’en fout, grogna le patron. Envoyez le truc dingue. »

Les aventuriers échangèrent un regard. L’aîné baissa encore d’un ton.

« Opaline a chanté Hey ! Marin et, pendant le show, elle est venue voir un type. Tout brun, avec un chapeau. La grande classe, un gentilhomme.
– C’est tout ? fit un routier, défait.
– Elle lui a donné son foulard ! renchérit le grand échalas. Comme on vous le dit ! Et ils se regardaient d’un air…
– Ils ont baisé ou pas ? coupa le pompiste. »

Les garçons se turent un instant. Ils en avaient une idée, mais la franchise de la question les avait surpris. Un tintement retentit derrière le comptoir : une machine, sorte de caisse enregistreuse flanquée d’une bobine, venait de cracher un carton de papier. Le patron se retourna et attrapa le billet. Il le transmit à un des routiers.

« Je vois pas en quoi c’est dingue, marmonna-t-il. S’il était pas mal, ils ont couché ensemble. Et le mec était un taré, dommage pour elle.
– Mais c’était pas seulement ça ! se récria le grand dadais. Il était pas tout seul, le brun.
– Il avait deux gars avec lui, enchaîna son compagnon. Et un singe. Et…
– Un singe aussi ? l’interrompit à nouveau le pompiste, perplexe.
– C’est dégueulasse, siffla un routier. »

Les conteurs ne relevèrent pas. Ils trépignaient sur leur tabouret en attendant la fin des murmures écœurés. Ils savaient que le twist de leur histoire allait vite calmer l’assistance. Quand un silence relatif fut revenu, l’aîné reprit.

« Je disais donc : il y avait un singe. Mas ce n’est pas l’important. L’important, c’est que les deux types…
– Trois, corrigea le pompiste.
– Hein ?
– Le brun chapeauté, avec deux gars, ça fait trois.
– Oui mais on va parler de deux d’entre eux. »

Voyant que l’auditoire commençait à perdre le fil, les compères décidèrent de porter l’estocade.

« Ils n’étaient pas humains, décréta l’aîné. »

La révélation leur valut un mur de regards interdits.

« Des farfadets ? hasarda le patron.
– Que nenni.
– Des spectres ? tenta un routier.
– Mieux, répliqua le grand échalas. Ils avaient des armes sur eux, ouais. Ils étaient assez discrets avec, mais on a l’œil. On serait pas partis à l’aventure si on ne savait pas estimer les autres à leur juste valeur, vous savez. Le type qui accompagnait le brun, maigre comme un clou, je vous raconte pas sa chemise, un massacre…
– Il avait une canne, abrégea son comparse. Avec un pommeau en verre soufflé. Le verre du Temple, Messieurs Dames. »

Personne ne lui fit remarquer qu’il n’y avait pas de « Dames » dans la salle. Les auditeurs étaient trop occupés à digérer ce qu’ils venaient d’apprendre.

« Impossible, finit par souffler le patron.
– Comme on vous le dit ! insista le cadet. Le brun, sous sa cape, on a vu passer deux flingues. Et le même verre sur la crosse.
– Attendez, l’interrompit le pompiste. Vous êtes en train de nous raconter que vous, deux glandus d’un hameau pourri, vous êtes partis à l’aventure depuis deux jours et vous avez trouvé le moyen de croiser des duellistes ?
– Ça fait deux mois qu’on est partis, monsieur ! s’indigna l’aîné.
– On a des motos ! ajouta son ami. On n’est pas là pour des marrons ! »

Le routier qui avait reçu son télégramme décrocha complètement de la conversation, reportant son attention sur son billet. Le patron lâcha un soupir lourd.

« Écoutez, les gars, vous m’avez pas l’air méchant. Mais enfin, quand on raconte des fadaises, il faut bien les amener. Les rendre crédibles. C’est important, ça, si vous voulez faire conteurs. »

Un brouhaha d’approbation appuya ses propos. Certains routiers ricanèrent. Les deux jeunes hommes réagirent d’un mouvement de tête excédé. Ils quittèrent leurs tabourets.

« Nous n’avons plus rien à faire ici, mon ami, déclara l’aîné.
– J’allais te le dire. Peut-être qu’à notre prochaine halte, les gens seront plus ouverts. »

Le pompiste leva les yeux au ciel.

« On a les oreilles grandes ouvertes, fit-il remarquer. Mais on n’est pas des abrutis non plus. »

Les deux comparses, outrés, tournèrent les talons.

« Vous aurez l’air bien malin quand on sera devenus des légendes, prévint le grand échalas.
– Peut-être que vous reviendrez payer votre bière, lança le patron. »

Pour toute réponse, le duo quitta précipitamment le diner.

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