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La Lande

Episode 25

Miroir gris

Ils passèrent entre les deux colonnes épaisses de la station-service. Les pompes attendaient, le bec baissé. Quelques boules d’herbes séchées traversèrent le parking devant eux. Les garçons détachèrent leurs motos – des machines pimpantes, trop propres pour les pistes rousses. Ils les enfourchaient quand une voix les interpella.

« Hé, les petits. Faut pas nous en vouloir. On est des vieux aigris. »

Un routier se tenait devant l’entrée, celui qui avait reçu un télégramme. Il les salua d’un coup de casquette.

« Moi c’est Dan, poursuivit-il. Et vous ?
– Galmond, répondit l’aîné par réflexe. Et lui, c’est Yvan. »

Le dénommé Dan hocha à peine la tête.

« Vous savez, moi, j’ai bien aimé votre histoire.
– C’est vrai ? s’exclama Yvan, ravi.
– Ce n’était pas une “histoire”, tempéra son ami. C’était vrai. On les a vus, et on sait que c’est eux qui ont fait le coup. Il y a des duellistes qui se baladent sur la Lande. »

Le routier se frotta la nuque. Il semblait plus embêté qu’incrédule.

« Sacrée drôle d’affaire, alors. Vous pensez aller où, maintenant ?
– Au Lac, répondit aussitôt Yvan. On a compris qu’ils y allaient aussi. Ils en ont parlé l’autre soir.
– Mouais. C’est un peu déprimant, là-bas. »

Les aventuriers ne répondirent rien. Dan réfléchit un instant, puis eut l’air de se décider. Il fit quelques pas vers eux.

« Bon, je vous aime bien. J’ai fait une carrière dans les veillées, je vais vous donner des tuyaux. »

Galmond et Yvan se regardèrent de nouveau – cette fois, avec une excitation difficilement contenue. Là d’où ils venaient, personne n’avait songé à leur apprendre l’art de l’histoire. Le manque de bons conteurs gangrenait la Lande.

« C’est trop gentil de votre part, Monsieur, fit Galmond, mal-assuré. Mais on n’a pas grand-chose pour vous payer, alors… »

Dan chassa le problème d’un revers de la main.

« Vous rigolez. Venez, il y a un étang pas loin. On va s’installer une petite heure.
– C’est assez, une heure ? s’étonna Yvan.
– J’ai dit que j’allais vous donner des tuyaux. C’est pas un cours magistral. »

Les jeunes hommes ne trouvèrent rien à y redire. Le petit groupe se mit en route. Derrière la bâtisse de plain-pied qui abritait le diner, il y avait bien un petit étang – plutôt une mare cerclée de roseaux cuivrés. Quelques poules d’eau gambadaient sur les berges. Elles s’éloignèrent d’un pas gauche à l’approche des hommes.

« Je vais vous dire : moi, le conte, c’est venu tout seul. »

À un endroit, la berge formait comme un petit promontoire. Le routier s’assit en tailleur ; il posa sa casquette près de lui, sur la mousse. Galmond et Yvan l’imitèrent, tandis que leur professeur improvisé continuait.

« Quand j’étais gamin, notre maison était juste au bord d’un fleuve. Je m’asseyais, et je regardais l’eau. Je pouvais la regarder des heures. J’imaginais que les idées flottaient à la surface et qu’il suffisait de les attraper.
– Ça a l’air simple, marmonna Yvan.
– Ça l’est. Tenez, essayez. Jetez un œil à l’eau. Essayez de vous représenter les idées. »

Les deux jeunes hésitèrent un instant, puis se penchèrent. D’abord intimidés, ils se perdirent vite dans la contemplation. L’eau ne bougeait pas. L’étang leur présentait leurs reflets avec une netteté quasi-parfaite.
Pourtant, après quelques minutes, Yvan esquissa un sourire de joie pure.

« Je les vois ! fit-il.
– Quoi ? s’enquit Dan.
– Les poissons… les idées, je veux dire.
– Oh la vache ! chuchota soudain Galmond. Je les vois aussi ! »

Yvan jeta un regard perplexe à son ami.

« Pourquoi tu parles bas, maintenant ?
– Pour ne pas les faire fuir, pauvre crétin. Quand je pense qu’on voyage avec un cerveau pour deux. »

Le cadet n’eut pas le temps de répondre. Galmond n’eut pas le temps de s’en étonner. Deux balles les couchèrent – une par nuque.
Quand le routier poussa les cadavres dans l’eau d’un coup de pied, ils tombèrent tête la première. Avant de se briser, le miroir d’argent de la surface renvoya leur regard figé dans un émerveillement sincère.
Le Commodore soupira en rangeant son arme. Un temps, il songea à s’occuper également des gens présents au diner. Mais cela faisait beaucoup. Aucun de ces hommes n’avait vraiment cru les gamins et, avinés comme ils l’étaient, ils ne se souviendraient que de bribes le lendemain.
Il devait y aller. Sa monture dévoreuse l’attendait, nappée d’une bâche discrète. Il avait exceptionnellement laissé son casque d’or dans le coffre de la moto. Le télégramme était encore dans son poing serré. Il contourna une deuxième fois le bâtiment principal, dépliant le carton d’une main.

RUMEURS INFONDÉES / TAIRE LES BAVARDS / LIONS AU LAC

L’ordre, si lourd fût-il, remplissait le Commodore d’une excitation rare. L’Hémicycle l’avait décidé : il y aurait une bataille en Avalon. Il avait hâte d’y participer. Il avait déjà vu les lions à l’œuvre.

« Ça va être un beau massacre, songea-t-il en sortant son briquet. »

Cette pensée le fit sourire. Il mit le feu au télégramme et le jeta dans une poubelle de la station, avec sa casquette de routier. Quand le feu se propagea au contenu de la poubelle, il prit le temps de le regarder brûler.

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