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La Lande

Episode 3

L’aède

L’homme à la canne sortit du cabaret. Le soleil mourant peignait la grand-rue de mauve. « Grand-rue » était certes un terme excessif : l’artère principale de la bourgade ne faisait qu’une dizaine de maisons et elle était déjà quasi-déserte à cette heure. Les fêtards nocturnes se trouvaient tous à l’Élysée.
Il leva les yeux vers le clocher de la petite église gothique, visible au-dessus des toits serrés. Il trouva que la flèche de cuivre penchait étrangement, comme un bonbon de sucre qui fondait.
L’illusion mourait avec le landlord qui l’avait créée. La façade coquette de la ville commençait tout juste à se déliter.

« “Monsieur” ? Quelle modestie, Kin’. »

Il se retourna. Deux faunes de pierre flanquaient l’entrée de l’Élysée. L’épaule contre l’un deux, un jeune homme aux traits rieurs le fixait.

« Il vaut mieux partir avant que le glas ne sonne l’alerte, remarqua le duelliste. »

Le garçon retroussa le nez, boudeur, puis il se dirigea vers la balustrade du perron. Deux motos y étaient attachées. La plus imposante, d’un noble noir harnaché de chrome, avait un lustre presque suspect par rapport à l’autre dont le sable et la boue des chemins avaient sévèrement attaqué la carrosserie. Seul un heureux tour de magie semblait maintenir la carcasse en un seul morceau. Ce fut vers cette épave que le jeune homme se dirigea en reniflant. Sa guitare, accrochée à son dos par une lanière colorée, se balançait au rythme de ses pas.

« Moi et Berthe on s’est emmerdés comme des rats à t’attendre ici. Et je n’aurai même pas pris un verre. »

Le duelliste esquissa un sourire.

« Ladies and gentlemen, Alwyn, le plus grand aède de ce siècle, annonça-t-il d’un air amusé.
–Et des siècles futurs, s’il te plaît. La prochaine fois, emmène-moi à l’intérieur !
– Pour que tu fasses quoi ? Ce n’est pas vraiment une chanson qu’il faut à ces gens-là. »

Le dénommé Alwyn grimpa lestement sur sa monture en s’aidant d’étriers roussis par les années. L’antiquité émit un grincement à fendre l’âme.

« Qu’est-ce qu’on en sait ? Ils dansent et ils chantent, non ? J’ai même entendu du piano.
– Piano fantôme. Ces pauvres bougres nagent en pleine illusion depuis des décennies. »

Il eut droit à un haussement de sourcils intrigué.

« Tu es sûr ? Je n’ai senti aucune trace d’enchantement.
– As-tu senti l’iode ? demanda Kin’.
– Hein ?
– L’air marin. »

Alwyn le fixa un moment, puis secoua la tête, consterné.

« Évidemment que non. L’océan est à des centaines de kilomètres d’ici, grommela-t-il.
– Eh bien, le landlord en avait un bout dans son arrière-boutique.
– … je vois.
– Le temps que le tableau s’effiloche et qu’ils s’en rendent compte, on aura passé les portes. Ne perdons pas de temps. »

Kin’ grimpa à son tour sur son propre engin – dont le silence contrasta avec le fracas de l’autre. La moto s’affaissa avec douceur. Après l’inconfort du tabouret étroit, le cuir sombre du siège fut salutaire.

« Je suis passé au magasin général, ronchonna l’aède. Pas de médiators.
– Ce n’est pas ton jour de chance.
– Pfft… et on a presque plus de liqueur. La prochaine fois, attends que je fasse les courses avant d’éliminer le landlord.
– La prochaine fois, la prochaine fois. »

Ils démarrèrent et descendirent la grand-rue pavée sans rencontrer d’obstacles. Leurs engins passèrent les portes de la ville dans un mugissement, tels des taureaux enfin libérés dans l’arène ; la piste de terre cuivrée s’étala de nouveau devant eux.
Quand le glas sonna ses lourdes notes dans la bourgade de Messaline, le futur-Roi et l’aède étaient déjà loin sur la Lande.

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