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La Lande

Episode 4

Pattes de chien

Quand ils s’arrêtèrent pour manger, il faisait nuit noire. Kin’ se chargea d’allumer le feu de camp : son compagnon de route, avec son habileté légendaire, était capable de réduire la Lande en cendres. En général, Alwyn se contentait donc de déballer les provisions. Quand il y avait quelque chose à déballer.

« Alors, déclara-t-il, ce soir c’est pattes de chien et… ah, il nous reste encore des pattes de chien !
– Formidable, elles me manquaient depuis hier.
– C’est ça ou rien.
– Le rien va être pour toi si tu continues à t’empiffrer.
– Hein ? »

Une étincelle embrasa les herbes et les petites branches séchées. Un parfum entre la bruyère et la noix de coco embauma les environs. L’odeur les avait surpris au départ, puis ils avaient supposé que cela venait des ajoncs.
Kin’ arrangea le foyer avec précaution, non sans un sourire.

« Il nous restait de la viande après le dernier repas. Tu peux prétendre que la liqueur s’est évaporée, mais la viande…
– … j’aurais dû faire les courses en t’attendant.
– Il nous reste de quoi les faire ? »

L’aède toussota avant de s’asseoir en tailleur à côté du duelliste. Il sortit deux ou trois pièces de cuivre de la poche de son jean et les fit rouler entre ses doigts. Kin’ le regardait faire.

« C’est à cause des illusions, dit-il.
– Hm ?
– Quand les gens seront réveillés, ils t’entendront jouer. Et tu nageras dans les pièces. »

Alwyn sourit à son tour. Il fourra la monnaie dans sa poche.

« Dépêche-toi de te faire couronner alors. La gloire m’attend. »

Il lui tendit une des fameuses pattes de chien : c’était une racine beige à l’extrémité évasée, aussi nourrissante que peu chère, mais terriblement triste au goût. Ils se mirent à mâchonner sans enthousiasme.

« On y sera bientôt ? demanda enfin Alwyn.
– Le campement n’est plus très loin. On y sera dans quelques jours, s’il ne leur vient pas l’idée de partir.
– Et s’ils partent ?
– Eh bien… nous les suivrons. »

L’aède n’insista pas. Peut-être l’aurait-il fait si son interlocuteur n’avait pas commencé à fixer le feu, signe que la conversation était terminée. Ils seraient sans doute restés ainsi dans le silence jusqu’à ce que le sommeil vienne. Mais cette nuit-là, la silhouette revint.
Kin’ la repéra en premier. Il esquissa un signe de tête que le jeune musicien comprit immédiatement. Il n’eut pas à chercher longtemps pour remarquer la forme qui se détachait, tremblotante, un peu plus loin.
L’aura du feu l’éclairait juste assez pour la rendre visible ; et juste assez peu pour taire sa nature exacte. Elle s’était approchée du campement plusieurs fois, sans jamais risquer un pas de trop. Les deux voyageurs avaient d’abord tenté de deviner s’il s’agissait d’un homme, d’une femme, d’une divinité ou d’une hallucination… puis ils avaient fini par abandonner. C’était devenu « la silhouette ».
Cela ne les avait pas empêchés de conjecturer sur ses motivations, voire son caractère.

« Joue quelque chose, allez. Elle partira sans doute après. »

Alwyn se fendit d’un immense sourire et attrapa sa guitare avec la dextérité de celui qui n’attendait que ça.

« D’accord ! Quoi ? L’OratioRegi ? La Dame Araignée ? Le Temple ? La Forêt brûlée ? »

Son excitation fut contagieuse : le duelliste sourit à son tour.

« Pourquoi pas les chants de la Lande ? proposa-t-il.
– Oh oui, les chants de la Lande !
– Pas tous, je te préviens. On n’a pas la semaine devant nous.
– Les premiers alors.
– Très bien.
– Alors ! La Lande, chant I… »

Le barde se concentra, s’éclaircit la gorge en s’emparant de son vieux médiator ; il caressa les cordes plus qu’il ne les gratta. La guitare lança ses trilles électriques, sans aucun amplificateur pour les nourrir. Des accords millénaires retentirent dans la plaine sombre.

Enfants, nous écoutions la vieille Conteuse

Qui chiquait son tabac noir en regardant

Par la fenêtre, la plaine sans fin.

Parfois, quand la bise se levait et tournait,

Quand les nuages venaient embrasser la terre

La Conteuse souriait.

« Entendez-vous, jeunes gens, la tempête ?

La forte voix de ce que vos aïeux ont fait,

La foudre sculptée par tous les ciels ?

C’est cela, la mélodie que vous défendrez

Quand vos cœurs seront assez forts pour les armes,

C’est cela, le chant de la Lande… »

Lorsqu’Alwyn joua les derniers accords, Kin’ fit les compliments de forme avant de se coucher sur l’herbe rousse. Son vassal s’allongea à son tour, enlaçant sa guitare comme un talisman. Ils s’endormirent aussitôt. La silhouette avait disparu.
Les deux voyageurs remontèrent en selle à l’aube, laissant le foyer noirci derrière eux.

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