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La Lande

Episode 5

Commodore

En général, lorsqu’elle entrait dans une ville, la garde pourpre faisait grande impression. Quiconque voyait arriver les soldats d’élite de l’Hémicycle se faisait petit. La légende racontait que les pare-chocs de leurs montures hachaient tout ce qui se trouvait sur leur passage – végétation, bêtes et hommes. Mais ce matin-là, lorsqu’une moto vrombissante passa le portail de Messaline, personne ne réagit.
Le landlord était mort la veille et l’Hémicycle avait déjà envoyé quelqu’un sur place. C’était l’avantage lorsque l’on détenait les poteaux télégraphes : les messages passaient vite.
Arrivé au milieu de la grand-route, le cavalier mit pied à terre. Une foule dense s’était agglutinée devant l’Élysée. Les badauds remarquèrent enfin le nouvel arrivant. Ils virent son casque d’or.

« C’est le Commodore ? chuchota un riverain.
– C’est que c’est grave, renchérit son épouse.
– Forcément que c’est grave, siffla un vieillard. Le landlord est mort. Toute la ville fout le camp. Fallait que je vive jusque-là… »

Il se tut net à l’approche de l’officier. La foule, contrite, s’écarta sur son passage. On reconnaissait les honnêtes gens qui venaient juste de sortir de chez eux, attirés par le grabuge, et ceux, débraillés, qui vivaient une gueule de bois sévère. Le Commodore croisa leurs regards égarés ; il atteignit la façade du cabaret. En quelques heures, la brique blanche avait commencé à ternir. Du taffetas noir couvrait le perron.

Les portes s’ouvrirent. Six hommes sortirent de la bâtisse, portant un cercueil qu’ils venaient de fermer. D’une voix basse et lente, ils chantaient When the Saints Go Marching In. Un chien hargneux aboya sur leur passage. L’un des porteurs évacua le corniaud d’un coup de pied.
Le Commodore retira son casque au passage de la procession. Il attendait celui qui suivait le cercueil. Selon la coutume, c’était celui qui allait prendre le relais.
Quand Laurent apparut, voûté, le Commodore lui fit un signe discret de la main. Le garçon le vit et dévia de la procession pour venir à sa rencontre.
Ses traits juvéniles s’étaient froissés. Il semblait trop vieux pour l’enfance, mais trop jeune pour la politique. Le Commodore ne tiqua pas.

« Monsieur, dit-t-il en s’inclinant. »

Toujours saluer un enfant de landlord avec respect. Celui-ci pouvait avoir quinze ans comme soixante. Il y avait un moment où les landlords cessaient de vieillir – et ce n’était pas le même pour tous.
Laurent resta campé devant lui, interdit. L’envoyé de l’Hémicycle eut un doute.

« Je vous demande pardon, reprit-il. C’était votre père ?
– Oui… enfin, c’était mon maître d’apprentissage. Je suis orphelin, il m’a adopté pour que je vienne travailler chez lui... c’était plus commode.
– Quel âge avez-vous ?
– Quatorze. »

Devant le silence du Commodore, le garçon se tritura les mains.

« Je… vous venez à cause de ce qu’il s’est passé ? Je peux témoigner.
– Ce sera fort aimable de votre part. La mort d’un landlord n’est jamais naturelle, vous le savez sans doute…
– Ils sont immortels, marmonna Laurent. Je sais.
– Leurs enfants aussi. »

Nouveau silence.

« Il n’avait pas d’enfants à lui, fit le garçon. Je veux dire…
–Biologiques.
–C’est ça. »

Le Commodore lança un regard au cercueil qui s’éloignait. Tout autour de la petite église, entouré d’un muret fleuri, il y avait le cimetière. Les fleurs fanaient à vue d’œil.

« Qui a fait ça ? demanda-t-il. »

Le jeune apprenti se passa une main dans les cheveux.

« Eh bien… un homme est venu. Il est resté assis longtemps, il a bu deux verres. Le deuxième, il l’a retourné en le posant.
– Il l’a retourné ? répéta le Commodore, se tournant soudain vers lui.
– … c’est ça. Et il a dit qu’il était le futur-Roi. »

L’officier ne répondit rien. Son visage s’était assombri d’une manière spectaculaire. Il posa une main sur l’épaule de Laurent et le mena dans le cabaret, à l’abri des regards.

On avait accroché des étoffes noires aux fenêtres. Quelques chandelles atténuaient à grand peine la pénombre glauque. Des bouquets d’ajoncs noués de rubans décoraient le comptoir d’acajou et le piano fermé. L’odeur capiteuse de l’encens imprégnait les tentures.
Les tables avaient été repoussées contre les murs avec les chaises. Le Commodore s’assit sur l’une d’elles, désignant celle d’en face à son interlocuteur. Laurent obtempéra et s’obligea à respirer à fond. Il joignit les mains avant de poursuivre.

« Alors mon… père a remis le verre en place, il a dit que c’était faux. Et il m’a chargé d’arbitrer.
– Arbitrer ?
– Le duel, rétorqua-t-il sur le ton de l’évidence. Pour savoir de quel côté était la vérité…
– Vous connaissez ce rite ?
– Un peu comme tout le monde… j’ai lu des histoires.
– Justement. Vous devriez savoir que ce ne sont que des histoires. »

L’apprenti blêmit. Le regard fuyant, il se balançait sur sa chaise comme un enfant pris en faute.

« … j’ai juste fait ce qu’on m’a dit. J’ai arbitré. Je ne sais pas si cet homme était…
– Peu importe. Où est-ce que ça s’est déroulé ?
– Le duel ?
– C’est ça. »

Laurent désigna la porte matelassée de l’arrière-boutique. Le Commodore amorça un mouvement pour se relever.

« Laissez tomber, le dissuada l’apprenti. Maintenant, c’est juste un grand placard. »

L’homme se rassit, pinçant les lèvres. Un duel dans un placard, il fallait le vouloir. Il n’était pas dupe : depuis son arrivée, il voyait que la ville se craquelait de partout. Le décor fastueux construit par le landlord était en train de rejoindre la contrée des souvenirs.

« Et qu’est-ce qu’il y avait, avant le grand placard ? demanda-t-il calmement.
– Une plage. »

La réponse n’étonna pas le Commodore. Il hocha à peine la tête.

« Décrivez-moi la scène. »

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