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La Lande

Episode 6

Le père

Laurent fixa le comptoir d’un regard absent. On aurait juré qu’il y voyait encore le barman. Il raconta tout : comment il avait compté – vingt pas, puis jusqu’à trois. Comment le landlord avait tiré en premier, plusieurs couteaux, et qu’il était le meilleur lanceur de la région.

« Et ça n’a pas suffi, commenta l’officier.
– L’autre avait juste une canne. Il a tout bloqué avec. C’est curieux… »

Le Commodore fronça les sourcils, mais se tut. Il laissa le jeune homme continuer son récit. Son ton était devenu machinal, comme s’il repassait un film.

« … à aucun moment, on ne l’a vu se défendre. Ni attaquer, en fait. J’ai cligné des yeux, et il avait fait quarante pas. Et mon père était mort.
– Sa canne ?
– Sa canne, oui. C’était un genre de canne-épée.
– À quoi il ressemblait, physiquement ?
– Taille moyenne, très maigre. Une grande chemise à jabot – noire, je crois – un pantalon un peu usé et des bottes de voyage.
– Rien sur la tête ? Chapeau, capuche ?
– Non, rien. Je ne crois pas.
– Brun, blond ?
– … entre les deux.
– Ses yeux ?
– Je ne sais plus. »

Laurent se pinça l’arrête du nez, réfléchit un instant, puis renonça et lâcha un soupir.

« Je ne sais plus. Désolé. Pourtant, je l’ai vu bien en face…
– Il vous a parlé ? »

Le jeune homme resta silencieux. Le Commodore comprit qu’il avait touché un point sensible. D’expérience, il sentait quand il fallait insister. Ce n’était pas le moment. Alors il attendit. Sa patience finit par payer.

« Après le duel. Il m’a dit que je prenais la relève.
– Comment ça ?
– “Tu es le nouveau landlord de Messaline”, voilà ce qu’il m’a dit. »

Un silence de plomb suivit ces mots. Le Commodore fixait toujours Laurent. L’apprenti gardait les mains jointes pour se donner une contenance ; mais sa voix n’était plus qu’un filet.

« Mon père, quand j’y pense... il n’a jamais vraiment été un père. Plutôt un patron. Et dur avec ça. Il ne m’a jamais désigné comme héritier. Il ne m’en a jamais parlé. Il croyait qu’il aurait encore cet endroit pour des siècles. Ce type… enfin, je comprends bien que… (il eut un rire cassé) de quel droit il aurait choisi ? »

Le Commodore ne répondit pas. Il se contenta de se relever, et d’un geste grave, remit son casque d’or. Laurent leva vers lui de grands yeux.

« Monsieur ? bredouilla-t-il. Où est-ce que vous allez ?
– J’ai un criminel à retrouver, répondit l’homme en se dirigeant vers la sortie.
– Qu’est-ce que je dois faire, alors ? L’Hémicycle a dit quelque chose ? »

Le Commodore s’arrêta un instant. Après une courte réflexion, sans se retourner, il posa une dernière question.

« Le pommeau de sa canne. De quoi était-il fait ?
– Il était en verre. Comme du verre soufflé. »

L’officier ne fut pas surpris de la vitesse à laquelle Laurent avait répondu. Il ne se souvenait que vaguement de l’inconnu, ne se rappelait même pas la teinte de ses yeux. Mais ce détail, il se le remémorait parfaitement – et c’était déjà un indice décisif.

« Alors préparez-vous. L’Hémicycle vous contactera sous peu pour votre investiture. Vous comprendrez que vu la situation, ils diront qu’ils vous ont élu. N’ébruitez pas ce que vous avez vu. Mes condoléances et mes félicitations, Sir. Messaline n’a plus que vous. »

Laurent s’affaissa, hébété.

« Quoi ? hoqueta-t-il. »

Le Commodore était déjà sorti. La foule s’était déplacée du perron au cimetière. Ce fut donc dans une discrétion presque totale que le casqué descendit la grand-rue et rejoignit sa monture. Tandis qu’il enfourchait la machine monstrueuse, arrangeant sa cape sur la selle, une foule de pensées fronçait son front.
Il songeait à leur réaction, aux landlords de la capitale, quand ils recevraient son rapport. Il songeait plus encore aux ordres qu’ils donneraient probablement, et qu’il suivrait avec zèle.
Cette dernière pensée lui arracha un sourire. Les commodores n’étaient pas immortels, eux. Des dizaines, avant lui, étaient partis sans avoir connu de grands jours. Mais lui, par la Faë, si son pressentiment était le bon…
Par les fentes de son casque, il contempla l’étendue rousse qui lui ouvrait les bras, au-delà du portail de Messaline. Pourquoi hésitait-il encore à abandonner son incrédulité ? Il n’était plus question de pressentiment. Il avait des preuves concrètes désormais. Un homme était capable d’assassiner des landlords et de nommer leurs successeurs.
Il y avait un duelliste en liberté sur la Lande. Jamais, depuis le début de sa brillante carrière, le Commodore n’avait ressenti cette ivresse. Il en sentait presque le goût.
Une traque. Une traque commençait.

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