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La Lande

Episode 7

La panne

Quelques jours passèrent, sans événement notable pour le futur-Roi et l’aède. La silhouette ne reparut pas.
Le paysage s’était remis à défiler sur leur route. Leurs paupières se plissaient désormais par habitude. Il fallait aller vite s’ils voulaient avancer : la Lande semblait ne pas avoir de limites. C’était toujours le même horizon, un océan d’herbe rouillée. Parfois, un hameau ou un village isolé rompaient cette harmonie triste. Ils s’y arrêtaient rarement. Ils préféraient les villes où il était plus facile de rester discrets.
Or les villes étaient rares. La dernière dans laquelle ils avaient fait escale, Lutecia, était déjà à des centaines de kilomètres derrière eux. Il allait bien falloir qu’ils fassent halte : leurs sacs de provisions étaient quasiment vides. Le bruit de leurs machines rendait inaudible tout le reste, et c’était une bonne chose. Au moins, ils n’entendaient pas les cris de leurs ventres.
Mais ce matin-là, le duelliste ne pensait pas à son estomac martyr. Un sentiment familier s’insinuait de nouveau au creux de sa poitrine. Cette étrange pression, mêlée à une douce chaleur, lui servait de signal : ils touchaient au but. L’homme à la canne tenta de scruter les environs en faisant abstraction de la poussière cuivrée. Ses yeux le piquaient, mais il les gardait obstinément ouverts. Ce qu’il cherchait devait être quelque part par ici.
Il ne repéra rien malgré ses efforts et sentit bientôt la pression se relâcher. Ils avaient raté l’endroit ! Par réflexe, ses mains nerveuses écrasèrent les freins. La machine protesta d’un rugissement ulcéré et dérapa sur le côté. Kin’ entendit distinctement le « Merde ! » de l’aède, derrière lui : il ne l’avait pas prévenu. Un second dérapage suivit le premier. Les deux montures sortirent de leur route et partirent racler les herbes sèches. Un instant plus tard, elles gisaient sur le flanc, à quelques mètres de la piste.
Sans surprise, le premier à réagir fut Alwyn. Ils n’avaient pas une égratignure, ni lui ni sa guitare, mais ce miracle ne l’empêcha pas de vociférer.

« Ça va pas, vieux ?! Bordel, tu nous as fait quoi, là ? Si ma Berthe se relève pas tu la repaies ! »

Kin’ eut plus de mal à se relever. Un vertige le prit, il dut souffler plusieurs fois pour retrouver sa sérénité habituelle. La chaleur dans sa poitrine était revenue : tout allait bien.

« Merci Al’, je n’ai rien. Et toi ?
– J’ai l’air d’agoniser ? Non mais j’ai l’air d’agoniser ?!
– Non. Tu es en pleine forme.
– Je te préviens, je suis sérieux ! Regardes la les roues en l’air, avec tes conneries, on dirait une tortue sur le dos ! Tu vas la repayer, ma Berthe !
– Tout de suite si tu veux. Elle ne vaut pas grand-chose, ta Berthe.
– Comment ça, elle vaut pas… ?!
– Monsieur a raison. Ta Berthe elle vaut pas un clou, troubadour.
– Aède, s’il vous plaît. Aède, répondit Alwyn du tac au tac.

Il mit un temps à saisir que la remarque ne venait pas de Kin’. Le duelliste et l’aède se tournèrent vers l’inconnu qui s’était immiscé dans la conversation.
C’était un adolescent un peu enrobé, engoncé dans une antique veste aux couleurs des Yankees. Son jean déchiré avait perdu toute couleur, comme ses baskets. Il rajusta sa casquette d’une main souillée de cambouis.

« On a entendu votre bazar. Besoin qu’on vous retape vos pouliches ? proposa-t-il d’une voix nasillarde. »

Alwyn se renfrogna, encore vexé qu’on l’ait assimilé à un vulgaire troubadour. En revanche, Kin’ manifesta un enthousiasme surprenant.

« Ce serait un grand plaisir. Enfin, il ne nous reste pas grand-chose en bourse… »

Les petits yeux scrutateurs du jeune homme s’étrécirent un peu plus.

« On s’arrangera. Relevez vos bêtes et suivez-moi, on va s’en occuper au campement. »

Ils obéirent sans discuter : de toute façon, ils n’auraient rien gagné à refuser.

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