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La Lande

Episode 8

Le troc

Les trois hommes s’enfoncèrent dans les herbes. Kin’ semblait satisfait de la tournure que prenaient les événements. Son compagnon, lui, grommela durant tout le chemin. Les mots « louche » et « arnaque » revenaient le plus souvent.
Leur guide les mena à un regroupement de caravanes. Le temps avait eu raison des couleurs criardes et des jantes étincelantes : si quelques personnes ne s’étaient activées entre les véhicules, on aurait pu croire l’endroit complètement abandonné. L’homme à la canne se demanda comment ce pitoyable cortège pouvait encore rouler, mais il savait que cette apparence était trompeuse.

« Vous êtes ici depuis longtemps ? demanda-t-il.
– On vient de s’arrêter. Vous avez de la chance. »

Kin’ l’entendit accentuer ce dernier mot, mais ne releva pas. À peine entrèrent-ils sur le terrain que trois hommes les accueillirent ; tous aussi crasseux.

« Jerry ! Qu’est-ce que tu nous ramènes ?
– Deux réparations. Pas trop grave, ça devrait pas prendre longtemps. »

On déposséda les deux voyageurs de leurs montures qui, placées au centre du campement, furent bientôt le point de mire de toutes les attentions. Tandis que les trois hommes, rejoints par l’adolescent, commençaient à examiner les machines, le reste des nomades se massa autour d’eux. Il y avait là des femmes, des enfants, des vieillards – tous d’une saleté repoussante.

« Mêmes les bébés… c’est donc vrai, cette légende ? murmura Alwyn.
– Les Taches-noires, confirma le duelliste. Je crois bien que nous les avons trouvés.
– Attends, c’est eux qu’on cherchait ? Kin’, tu connais leur réputation ?
– Oui.
– Je flippe.
– Ne les regarde pas trop dans les yeux et reste près de moi.
–Kin’, tu sais qu’ils…
– Ils ne nous feront rien.
– Vous dites quelque chose ? »

L’adolescent les regardait de nouveau. Kin’ toussota avec une politesse à toute épreuve, éludant la question avec délicatesse.

« Nous discutions de la suite de notre périple.
– Ah. Vous allez où ? Si c’est pas indiscret, hein. Pour la conversation, quoi.
– Pas de problème. Notre prochaine étape est Avalon. »

Quelques-uns des visages présents se fendirent d’une grimace.

« Avalon ? reprit le jeune mécanicien. Qu’est-ce que vous allez foutre là-bas ?
– Cela, par contre, est indiscret.
– Ça s’adresse pas spécialement à vous. Je veux dire, en général, qu’est-ce qu’on peut aller foutre à Avalon ?
– Hm. Vous en avez un mauvais souvenir, je suppose ? »

Un des trois hommes qui manipulaient les motos renifla.

« C’est un merdier, résuma-t-il. C’est dommage, c’était charmant avant, la perle de la Lande. On y tombait souvent, on était bien accueillis. Des gens charmants, mais c’est devenu un merdier. Vraiment, vraiment dommage.
– Que s’est-il passé ? »

Jerry attrapa un boulon dans une caisse. Son visage disparaissait derrière la croupe de Berthe.

« Le Couronné est tombé malade, dit-il. Il a entraîné tout le monde avec lui. On pense qu’il a été empoisonné, mais y a jamais eu d’enquête. Bref, c’est pas beau à voir.
– Je vois.
– Vous savez comment y aller, au moins ?
– Pas vraiment. Nous aviserons. »

Les hommes s’esclaffèrent, sans plus. Le silence revint pendant quelques minutes, meublé par les cliquètements des clés à molette. Une chaîne tacite s’était mise en place pour la circulation des outils. Enfin, les mécaniciens se redressèrent. Jerry revint vers eux.

« Fini. La noire est comme neuve, Berthe a encore quelques années de sursis. Bon, pour le paiement… »

Kin’ sortit de sa poche une bourse désespérément plate, et la lui tendit. Le jeune homme en tira deux petites pièces de cuivre. Il releva les yeux vers son client, qui haussa les épaules.

« Je vous avais prévenu que nous n’avions pas grand-chose en bourse.
– “Pas grand-chose” ? On s’approche plutôt du “rien du tout”.
– Si vous préférez.
– Dans ce cas, on a un genre de coutume, vous voyez. »

Le duelliste sentit soudain la main d’Alwyn se refermer sur son bras comme un étau. Cela ne le troubla en rien.

« Je ne vois pas, dit-il. »

Le mécanicien rajusta encore sa casquette, l’air de rien. Mais sa désinvolture sonnait faux.

« Les clients doivent nous donner un truc qui leur appartient, de valeur équivalente au prix de la réparation. C’est un peu du troc, quoi.
– Bien, c’est légitime. Quelque chose vous intéresse ? »

Le garçon leur fit signe d’attendre, puis il alla se concerter avec les autres mécaniciens. Quelques personnes de l’assistance vinrent participer. Le cercle se défit trop rapidement : de toute évidence, la décision avait été prise bien plus tôt. Jerry revint avec un empressement criant.

« On veut la guitare du troubadour. »

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