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La Lande

Episode 9

Un bain

La main d’Alwyn, toujours sur le bras de son ami, serra un peu plus.

« Aède. Aède, putain… croassa-t-il.
– C’est la même chose. Alors, c’est ça ou on va vous demander de payer en nature. Faudra bosser avec nous. Vous salir. »

À nouveau, cette accentuation malade du dernier mot. Kin’ pouvait sentir son ami trembler ; son bras commençait à être douloureux mais il restait tranquille. Au sourire pernicieux du mécanicien, le duelliste répondit par un sourire avenant.

« Cela ne me dérangerait pas. Malheureusement, un tel arrangement nous ferait perdre un temps fou. Nous ne pouvons pas l’accepter.
– Donc, vous allez troquer ?
– Tout à fait.
– Non ! s’écria Alwyn. C’est un instrument légendaire ! Vous ne sauriez même pas le soulever ! Vous… »

La voix du pauvre aède mourut dans sa gorge. Il voulut reculer mais fut cloué sur place par une poigne de fer : son ami le retenait.

« Nous ne donnerons pas la guitare, précisa-t-il. »

Jerry perdit un peu de la superbe qu’il affichait deux secondes plus tôt.

« Ah ? Vous avez rien d’autre de valeur, je vous préviens.
– Ceci reste à voir.
– C’est quoi alors ? grogna l’un des hommes. »

Une rumeur d’irritation générale se répandit. Alwyn ne tentait plus de refréner sa peur. Il agrippa la sangle de sa guitare comme si ça vie en dépendait, son autre poignet toujours immobilisé par Kin’. Ce dernier reprit d’une voix forte et claire. Le brouhaha ambiant ne le déconcentrait pas le moins du monde.

« Vous, Madame ! Oui, vous. »

La femme désignée serra un peu plus fort contre son cœur le bébé qu’elle portait. Un géant posa deux mains immenses et protectrices sur ses épaules.

« Qu’est-ce que tu veux à ma femme ? tonna-t-il.
– Rassurez-vous, je ne lui veux aucun mal. J’aimerais qu’elle s’approche avec l’enfant, c’est tout.
– Mais qu’est-ce…, grogna le mari.
– Et une bassine d’eau. Il me faudrait une bassine d’eau, et je vous paierai.
– C’est un cinglé, ce type ! brailla un anonyme. »

L’assistance acquiesça fiévreusement. La colère monta à nouveau, jusqu’à ce que Jerry lance un « STOP ! » autoritaire.

« On fait ce qu’il dit, ça m’intéresse. Mike, apporte-lui sa bassine. Holly, ramène ta gosse, allez. On est tous là, il va pas vous bouffer. »

Après une hésitation, le géant lâcha son épouse. La dénommée Holly s’approcha de l’étranger à pas timides. On posa devant lui une lourde bassine pleine d’eau fraîche. Kin’ esquissa un sourire satisfait.

« Parfait. Déshabillez la petite, posez-la dans l’eau. »

La jeune femme obéit, quoique par gestes terriblement lents. Le bébé fut assis, immergé jusqu’au nombril, tenu fermement par sa mère. Inutile de lui en demander plus : elle ne comptait pas lâcher sa progéniture.

« Quel est son nom ?
– May, répliqua-t-elle.
– Très bien, May… nous allons enlever cette vilaine crasse, d’accord ? »

Tout en disant cela, le duelliste ôta sa chemise à jabot. Il la trempa dans l’eau et, avec cette serviette improvisée, il entreprit de frictionner l’enfant.
On leva les yeux au ciel, on secoua la tête, quelques jurons fusèrent. Pour un Taches-noires, il n’y avait qu’une insulte pire que celle de « crasseux » : qu’on essaie de leur enlever cette crasse.
Tous connaissaient la malédiction des Taches-noires. Il était physiquement impossible…

« Par la Faë ! piailla soudain Holly. »

L’assistance se tut. La jeune mère frissonnait. Sa bouche s’ouvrait et se refermait comme celle d’un poisson en manque d’air. Elle finit par s’évanouir. Son mari se précipita en avant, prêt à en découdre, mais ce qu’il vit le pétrifia.
May gazouillait, aux anges dans son bain. Elle était bien loin de comprendre que le duelliste faisait d’elle un prodige. Une à une, les taches de cambouis s’effaçaient de sa peau rose.

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