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La théorie du mal

Episode 1

« Bang ! T’es mort. »

Je relève la tête. Ses yeux verts éclatants luisent brièvement dans le soir qui tombe sur la forêt. Thomas ramène la main qu’il a pliée afin d’imiter un pistolet à sa bouche puis souffle, comme pour dissiper la fumée, en me toisant du haut de sa racine. Je me lève maladroitement, en dépoussiérant au mieux mes vêtements.

« Franchement Théo, t’aurais pu faire mieux, continue-t-il en me tendant la main. »

J’attrape son poignet, et lui le mien, puis il me tracte hors de mon trou. Lui aussi se dépoussière.

« J’dis pas que le trou ça soit une mauvaise idée, mais c’est un peu facile. »

J’arque un sourcil en le regardant droit dans les yeux. Il hausse les épaules.

« Pas la peine de me regarder comme ça. Et puis tu choisis toujours les cachettes les plus faciles et les plus spacieuses. Il faut que tu trouves quelque chose de plus petit et de plus discret. C’est un peu mou là haut, fait-il en tapotant sa tempe. »

Je hoche la tête en prenant note de ses conseils, puis on se scrute du regard. Le soir tombant fait peser sur les hauts arbres une ombre lourde et angoissante, le jour finissant dans une lueur bleutée.

« On va rentrer, finit-il par dire. Sinon Sophie va me crier dessus parce que je lui ai enlevé son cousin préféré. »

Thomas avance sans m’attendre et s’enfonce prestement sur le chemin, jusqu’à n’être plus qu’une silhouette épaisse quelques mètres devant. Jamais il ne reste avec moi. En tant que muet, je m’imagine qu’il a peur de moi, de rester seul en ma présence, parce que ma différence l’effraie, mais je sais qu’il est au courant de ma peur du noir, et c’est pour m’effrayer qu’il me laisse seul derrière.

***

Depuis mes sept ans, âge auquel il m’a enfermé dehors pour une nuit, le noir me hante. Je ne pouvais pas atteindre la fenêtre du premier étage où dormaient mes parents pour les réveiller, la maison de campagne n’avait pas de sonnette, tout le monde pensait que je dormais profondément. Mais Thomas était entré dans ma chambre, m’avait fait signe de le suivre, et pensant qu’il voulait jouer, je m’étais levé. En comprenant le piège, j’avais essayé de taper sur les murs le plus fort possible, de renverser des meubles, je me débattais dans l’espoir de réveiller quelqu’un mais il avait ouvert et refermé la porte trop vite. Jamais je ne me suis senti aussi impuissant, et jamais cette terreur ne m’a quittée. Il s’est toujours amusé à me menacer de recommencer, me laissant pétrifié d’angoisse chaque fois qu’on partait en vacances avec lui.

Le souvenir des parties de cache-cache jouées à deux reste gravé dans ma mémoire, même quinze ans après. Il me laisse dans la bouche un arrière goût d’amertume, parfois je sens une légère honte poindre au souvenir des larmes que je versais quand je devais traverser la forêt seul, même en plein jour.
Aujourd’hui, je passe encore devant les anciennes cachettes que j’utilisais, souvent des creux ou des renfoncements dans le tronc des arbres, leurs racines ou la falaise quand on jouait de ce côté là. À 23 ans, je réalise bien l’absurdité de ce choix, mais me hisser sur les branches me paraissait trop difficile, et il était hors de question de me glisser dans d’étroites crevasses.
Parfois, en passant devant un certain amas de roches, il me semble voir deux garçons jouer aux indiens, et le plus âgé, blond, pousser en riant le plus jeune, pour voir si en tombant il va crier ou rester silencieux. Je m’y arrête pour chercher la tache de sang qui brunit la pierre, là où l’arcade sourcilière s’est ouverte. Du pouce, je caresse la roche où je crois être tombé enfant, et lentement, comme un poison, je sens mon cœur s’échauffer de colère et de haine contenues.
Colère d’avoir un jour été aussi faible, de m’être laissé faire ; haine contre ce garçon dont le seul divertissement a été de me faire pleurer. Avec un rictus, je crache sur la roche et ricane méchamment. Thomas n’a plus rien d’un caïd maintenant, avec ses études d’ingénieur foireuses, ses excès de colère enfantins devant la famille. Il me fait doucement rire quand il se pavane devant tous avec son beau diplôme de prépa, en se faisant passer pour un premier de classe. Dans ces moments, je m’imagine attraper cet inoffensif agneau par le cou pour lui éclater sa petite tête blonde sur le mur de pierres brutes : il n’y a rien de plus doux qu’imaginer ces délicates boucles se parer d’un éclat rubis, son sourire mielleux se tordre en grimace. Ma mère me presse toujours l’épaule comme pour me signifier qu’elle est fière de moi aussi, ou bien qu’elle est simplement heureuse d’être là. Et je lui réponds toujours par mon plus beau sourire.

Je resserre la sangle de ma sacoche et reprends ma route, ignorant le rocher. La forêt se déploie devant moi, haute et d’un bleu qui s’assombrit avec le soleil d’hiver affaibli. Sous mes pieds, les feuilles un peu gelées craquellent et couvrent le bruit étouffé des voitures sur la route départementale qui serpente entre la forêt et la ville. Les arbres se font de plus en plus espacés et je vois déjà l’ouverture sur le sentier balisé, menant à un pont qui permet de traverser la route sans danger. C’est un pont en béton des plus disgracieux, une pollution visuelle si on veut. Un groupe étudiant cherche à le transformer en pont végétal, pour faciliter la traversée des animaux.
Et en montant les quelques marches qui permettent d’atteindre la plateforme, je ne peux m’empêcher de penser que d’une certaine manière, il est déjà végétalisé. Au milieu sont éparpillés des bouquets de fleurs, plus ou moins organisés en rond autour d’une couronne funéraire. Le bandeau est blanc, avec des lettres dorées qui épellent « Repose en paix Catherine ». De la poche extérieure de mon sac, j’extraie un petit bouquet de marguerites cueillies dans mon jardin et le dépose avec délicatesse sur le rebord du pont. J’observe un instant le bruyant trafic qui défile sous mes pieds, puis soupire. La pauvre Catherine n’avait aucune raison d’être sur ce pont, mais le fait est qu’elle a fini sa vie broyée par un camion qui ne l’avait vue que trop tard.
Mais je l’ai vue, ce matin là, alors que le ciel blanchissait à peine après la nuit. Elle portait une robe grise qui brillait doucement dans la lumière pâle, assise sur le rebord du pont. Je l’ai à peine aperçue qu’elle s’est poussée dans le vide. Je suis resté figé, la bouche entr’ouverte, glacé par ce que je venais de voir, tandis que le klaxon du camion remplissait le silence de la forêt.
En reprenant mes esprits, j’avais enjambé les deux marches qu’il me restait et couru jusqu’au milieu de la plateforme dans un élan désespéré. En me penchant par dessus la rambarde, impossible de manquer ce corps désarticulé qui gisait sur la route ; et au centre de cette violente peinture, entouré d’un rouge sombre, il m’a semblé que son regard accrochait le mien.
Son visage calme m’apparaît encore quand je ferme les yeux, me laissant toujours songeur : la mort semble si paisible.

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