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La théorie du mal

Episode 10

Il ne reste pas grand-chose des affaires de Thomas dans sa chambre. Ses parents ont tout descendu dans la cave. Assise sur le matelas nu, Sophie contemple les murs bleus pâles de la pièce dans laquelle elle a passé tant de temps, balançant doucement ses pieds au rythme d’une chanson muette. Elle a du mal à croire les nouvelles de la police, et encore moins les conclusions des légistes.
Assassiné.
Le mot lui semble tellement étranger, tellement lointain. C’est le mot des journaux, des news à sensations fortes, du fait divers, celui qu’on applique aux célébrités, aux hommes politiques.
Pas celui qu’on aurait dû voir associé au nom de son cousin.

Par moments, Sophie ne peut concevoir la violence de ce qui lui est arrivé. L’enterrement, à cercueil clos, avait été si calme, si paisible, qu’elle préférait se concentrer sur le souvenir de la cérémonie plutôt que de ce moment où elle avait demandé à voir les photographies après l’autopsie. L’officier avait d’abord refusé de lui montrer le dossier, mais elle avait si bien insisté qu’il lui avait tendu, du bout des doigts, un air désolé et grave sur le visage. Au plus noir de la nuit, quand elle n’arrivait pas à trouver le sommeil, elle regrettait sa curiosité morbide. Il y avait tellement de sang, tellement d’os brisés, des couleurs si peu naturelles qu’elle avait eu envie de vomir, mais elle devait bien cela à Thomas.
Quand elle ne parvenait pas à invoquer dans son esprit les fleurs blanches de l’enterrement, elle ne voyait que l’horreur, le sang, et la bile lui montait rapidement à la gorge.
Comme maintenant, sur ce lit blanc, où elle se force à raviver des souvenirs heureux. Elle passe ses doigts sur la couverture d’un cahier de Thomas, un carnet de bord qu’il tenait durant ses années de classe préparatoire puis en école d’ingénieur.
Comme un enfant, il a consigné des collages de photographies avec ses amis, certaines de ses copies et des dessins de voiture.
En tournant les pages, Sophie voit se dérouler la vie dont son cousin rêvait. L’entreprise de ses rêves, la maison où il aurait voulu habiter, les lieux qu’il voulait visiter. Tant d’objectifs, de projets qui ne resteront que des lignes tracées à l’encre dans un cahier Clairefontaine abîmé. Elle se laisse pleurer librement, de gros sanglots qui la secouent toute entière, et pour la première fois, elle se sent plus en colère que triste, parce qu’elle ne voit plus le cadavre sous un drap bleu, mais elle imagine Thomas à 35 ans, en train d’accomplir ses rêves, et elle prend alors pleinement conscience de son absence.

D’un geste brusque, elle essuie ses joues avec sa manche et inspire une fois, longuement, puis calme à nouveau, elle ferme le cahier et le glisse dans son sac, au moment où son portable vibre.
Sur l’écran d’accueil, la notification des e-mails s’affiche. Elle l’ouvre, reconnaissante de cette distraction.

Après délibération du jury et au regard de vos résultats aux examens d’entrée, l’école de police de Lyon est heureuse de vous annoncer que vous êtes admise à l’Académie dès le mois de septembre prochain.

Enfin. Après des mois d’attente, la nouvelle lui paraît irréelle. Elle n’aura plus à passer pour une dérangée à demander les dossiers de l’enquête de son cousin. Un jour, elle sera peut-être en charge de l’affaire, mais pour le moment, elle a hâte de se lancer sur la piste du meurtrier, et de faire justice à son cousin.

***

Quand j’ouvre les yeux, il fait sombre dans la pièce. Le réveil indique 4 h 37 seulement, mais je ne ressens pas la moindre fatigue. Je me redresse pour quitter le lit, en faisant attention à ne pas réveiller Arthur qui dort de l’autre côté du matelas. Je tâtonne dans le noir jusque dans le salon où j’allume une lampe avant de reprendre le journal.
Sur la page des faits divers, le Dauphiné a titré : « L’étudiant disparu retrouvé mort », avec une photographie en noir et blanc de Thomas, prise par son école. Il arbore un sourire en coin qui, je suppose, le rend sympathique pour le lecteur.
Pour moi, ce visage n’évoque plus rien. Il n’est plus qu’une ombre qui s’efface lentement de mon esprit. Je ne ressens plus de colère, plus de haine.

Son visage se morphe facilement en celui d’Étienne, qui a tant blessé Arthur. Il prend le visage de Marc, dont la petite amie pleure trop souvent. Il prend le visage d’un homme qui ne porte sur lui que la violence, la méchanceté et le vice. Il prend le visage de ceux qui aiment faire le mal, et ce n’est plus Thomas que je hais, mais eux tous, les Thomas, les Étienne, les Marc, ceux pour qui le plaisir réside dans la tourmente, et en déchirant la photo, je me dis qu’un jour, il y aura justice dans ce monde de brutes.

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