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La théorie du mal

Episode 2

Sophie était assise en terrasse du café qui faisait face à la gare, bien emmitouflée dans son manteau et calée dans le fond de sa chaise, directement sous le chauffage. Elle détestait s’enfermer dans les terrasses chauffées en hiver à cause de la fumée. Elle avait l’impression d’être sous une cloche toxique, mais son cousin étant un fumeur occasionnel, elle préférait avoir le plaisir de rentrer s’il ne voulait pas fumer plutôt que le déplaisir de sortir si l’envie le prenait.

La jeune femme soupire longuement en contemplant son cahier ouvert devant elle, intouché depuis une bonne demi-heure. Étudier la sociologie de l’enseignement en France depuis que l’école était obligatoire ne l’intéressait pas, pas plus que toutes les théories sur la psychologie des enseignants, mais c’était un passage obligatoire si elle voulait avoir son année.
Avec délicatesse, elle attrape sa tasse de café et boit d’une traite le fond de boisson qu’il restait. Thomas ne devrait pas tarder à la rejoindre, du moins elle l’espère. Il n’a jamais été doué dans le domaine de la ponctualité. Sophie attend déjà depuis un quart d’heure, or elle avait décidé de ne jamais l’attendre plus de vingt minutes.
Elle est en train de ranger ses affaires avec lenteur quand elle l’aperçoit enfin traverser la place et sourit en le voyant arriver, avec sa démarche assurée, sa tenue soignée et ses boucles blondes.
Parmi les trois cousins, Thomas est le seul à avoir hérité de la chevelure blonde familiale. Théo a les cheveux noirs de son père et Sophie, adoptée, des boucles brunes frisées et une peau mate qui tranche avec la pâleur de ses cousins.
Sophie ne peut s'empêcher de penser que Thomas a de la chance avec la génétique : tous les beaux traits de ses parents, il les porte sur lui. Il a de magnifiques yeux verts, une bouche bien dessinée et il prend soin de son corps.
Plus il s’approche de la terrasse, plus il roule exagérément des mécaniques pour l'impressionner, ce qui la fait rire doucement et presque oublier son retard.
Avant de prendre place en face d’elle, il se baisse pour l’enlacer brièvement et l’embrasser sur la joue.

« Tu es en retard, gronde-t-elle avec une fausse colère. »

Il balaye son intervention d’un geste désinvolte de la main.

« Comme d’habitude ! Je n’ai pas pensé à regarder l’heure. Tu ne vas pas passer ton temps à me réprimander j'espère ? J’ai un peu mieux à faire sinon. »

Sophie laisse la pique passer, habituée aux mauvaises manières et au caractère de cochon de son cousin, préférant se concentrer sur l’objet de leur rencontre.

« Tu as des idées pour le 30e anniversaire de mariage de tes parents ? »

Thomas grogne.

« Non, et je n’ai pas le temps d’y réfléchir. Si je pouvais je leur offrirais une propriété à l’étranger pour qu’ils me foutent la paix. »

Sa réflexion le fait ricaner. Comme si leur offrir un séjour à l’étranger allait changer quoi que ce soit. Ses parents n’avaient jamais été très présents, et même quand ils vivaient tous les trois, ils ne s’étaient jamais montrés très concernés par la vie de leur fils. Ils avaient toujours considérés qu’il pouvait se débrouiller seul, et comme ils lui accordaient tout ce qu’il désirait, ils ne voyaient aucune raison de s’inquiéter pour lui. Thomas avait donc pris l’habitude d’être seul, mais aussi de voir tous ses désirs se réaliser. Il vivait mal les périodes où ses parents prenaient leur rôle plus au sérieux, en organisant des vacances ou des sorties en famille, en engageant des conversations sur sa vie privée.
Sophie paraît songeuse, mais ne commente pas.

« Papa et Maman ont prévu de leur offrir des billets pour l’Égypte, et les parents de Théo payent le séjour à l’hôtel. Peut-être que tu peux leur offrir un spectacle à voir sur place ? propose-t-elle d’une voix douce.
– On verra en fonction de mon budget, je n’ai pas encore fini de payer ma moto. »

Il lève la main pour attirer l’attention du serveur, puis se concentrede nouveau sur elle.

« Tu veux quelque chose ? Un verre de vin ?
– Non, merci, j’ai cours de danse dans une heure. Je vais juste prendre un thé. »

Thomas fait la moue.

« Allez, rien qu’un verre, ça peut pas faire de mal ! Ça te détendrait, t’as l’air stressée.
– Non, je suis juste un peu fatiguée, c’est mon mémoire qui me demande beaucoup de temps.
– Pff, qu’est-ce que tu peux être chiante… Je vais prendre une pinte de blonde et elle prendra un verre de Sancerres, dit-il au serveur.
– Pas de vin pour moi, juste un thé noir, merci beaucoup, corrige-t-elle avec un sourire. Je déteste quand tu fais ça. »

Il esquisse un sourire narquois.

« Je sais.
– Tu as passé une bonne journée sinon ? »

Il hausse les épaules.

« Bof. On a eu droit à une cérémonie en mémoire de la meuf qui s’est jetée sous un camion, c’était assez chiant.
– Thomas ! Ne parle pas comme ça ! Ce n’est pas très respectueux.
– Ça va, elle s’en fout, elle est morte. Elle arrive même à casser les pieds depuis l’au-delà. »

Sophie remercie le serveur qui finissait de poser leur commande et plonge son sachet de thé dans l’eau avant de prendre la parole.

« Quand même. Puis pauvre Théo, ça a dû être traumatisant d’assister à ça…
– Tu parles ! s’esclaffe Thomas. Il est tellement bizarre que c’est pt’être lui qui l’a poussée. »

Il prend une gorgée de bière et poursuit :

« Un pervers comme lui seul dans les bois avec une fille, qui sait ce qu’il peut se passer ! Il a dû lui faire des avances, forcer un peu puis la balancer par dessus quand elle a dit non.
– Tu me dégoûtes quand tu dis des choses pareilles... »

Choquée, Sophie se lance dans une tirade lui reprochant son manque de respect envers la défunte et leur cousin, durant laquelle il reste silencieux, tout en sirotant sa bière.

« Il n’empêche, dit-il quand elle se tut, qu’il reste bizarre. »

Elle secoue la tête avec véhémence, toujours prête à défendre son cousin.

« Je ne sais vraiment pas ce que tu as contre lui. »

Thomas se penche alors en avant, les coudes sur la table et le menton sur ses mains jointes, comme un professeur.

« Quelqu’un qui ne parle pas, c’est quelqu’un qui a des secrets. Qui sait ce qu’il y a dans sa tête ? Ça m’angoisse de ne pas savoir ce qu’il pense, le silence, c’est pas normal. Mais je ne le déteste pas, tu sais. C’était amusant de jouer avec lui quand on était petits, on pouvait faire des trucs interdits par les parents sans qu’il cafte. Maintenant j’aime bien le faire chier, mais qui aime bien châtie bien non ? »

Il affiche un sourire en coin, peu concerné par son cousin, et finit son verre. Sophie le regarde avec des yeux curieux, elle comprenait mal ce qui motivait son besoin de toujours tourmenter Théo. Elle ne compte plus le nombre de fois où elle l’a vu pleurer, à cause de Thomas ou non, quand ils étaient enfants.

« Il faut que j’y aille, sinon je vais être en retard, déclare-t-elle en rassemblant ses affaires.
– Attends, je t’accompagne !
– Non, ce n’est pas la peine, vraiment. »

Elle dépose le compte pour le tout sur la coupelle et ondule entre les tables tout en boutonnant son manteau. Thomas lui prend le bras et l’entraîne vers le studio de danse qui se trouve quelques rues plus loin.
Ils ne parlent pas de tout le trajet. Elle, parce qu’elle n’a plus envie d’échanger avec lui. Elle se sent en colère mais aussi presque gênée et honteuse d’être en sa présence. Elle le regarde et elle ne voit rien d’autre sur son visage que des traits détendus. Il ne semble pas ressentir de culpabilité. Peut-être ne se rend-il même pas compte du mal qu’il fait, songe-t-elle.

***

Il est à peine sept heures du matin quand Sophie ouvre la porte de la maison de vacances. Elle s’est réveillée tôt parce qu’elle a pensé au chien, resté enfermé dans la cuisine toute la nuit, et elle voulait le faire sortir. Ses parents l’avaient prévenue : à huit ans, on est assez grand pour être responsable. Un chien, ce n’est pas un jouet, ça a besoin d’amour, d’être nourri, et de sortir faire pipi. Alors Sophie se réveille tôt pendant les vacances pour le laisser se balader dans le jardin et jouer avec lui.
Elle décoince le verrou comme lui a montré son père et pousse la porte en bois, mais le chien, au lieu de s’élancer vers le fond du jardin, reste sur le perron et gronde.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

La petite fille se penche et oublie de respirer. Recroquevillé sur lui-même, vêtu d’un simple bas de pyjama, son cousin Théo pleure. Il est pâle, très pâle, et il hoquette. Immédiatement, elle le prend dans ses bras et il s’agrippe à elle de toutes ses forces. Ses larmes mouillent sa chemise de nuit, mais elle s’en fiche. Elle a peur et elle est triste pour son cousin.

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