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La théorie du mal

Episode 3

Je regarde ma montre encore une fois, étonné de constater que Sophie n’est pas encore là. D’habitude, elle est toujours la première arrivée et m’accueille dans le hall du studio de danse avec un grand sourire et une bouteille de thé glacé fait maison. Il reste cinq minutes avant le début du cours quand je la vois arriver au bras de Thomas. Elle n’a pas l’air très enjouée, mais son visage s’illumine quand elle me voit et je suis rassuré. Je range mon portable et lui renvoie un sourire, le cœur battant.

« Théo !, s’écrie-t-elle en m’enlaçant. »

Je tapote son dos pour lui signifier que je suis aussi heureux de la voir, puis la relâche. J’adresse un simple signe de tête à Thomas.

« Ah, Théo, j’ai hâte de te voir dans un tutu rose, se moque-t-il en mimant grossièrement des pas de danse classique. »

Sophie le tape gentiment sur le bras.

« C’est de la danse moderne, pas du ballet, idiot. Et Théo est un excellent danseur, sûrement le meilleur du groupe. »

Je secoue avec véhémence la tête et lui signe que c’est elle la meilleure, ce qui la fait rougir. Je lui indique ensuite l’heure pour qu’on se presse de rentrer dans le studio.

« Oh, oui ! À bientôt Thomas ! »

Elle l’embrasse tandis que je ne prends pas la peine de me retourner pour le saluer. Je l’entends quand même faire une remarque désobligeante sur la danse que j’oublie aussitôt : Sophie attire mon attention pour me présenter la saveur du jour.

« C’est un thé aux épices et à la cannelle, m’explique-t-elle. Comme il fait froid, je me suis dit qu’un goût qui rappelle Noël nous ferait du bien au moral, mais je ne suis pas sûre que ce soit très bon froid… On verra bien ! »

Deux heures plus tard, nous nous retrouvons de nouveau dans le froid, les muscles endoloris et les joues rougies.

« Tu veux venir dîner à la maison ? »

Je contemple un instant la proposition. L’idée de passer ma soirée devant un film, avec probablement des pizzas, me paraît très séduisante, mais j’ai trop de travail pour rester. Je décline son invitation en promettant de venir chez elle une autre fois.

« D’accord. Mais, euh… Si ça ne va pas, tu m’appelles, ok ? À n’importe quelle heure, ça ne me dérange pas. »

Elle me tient la main et serre mes doigts comme pour me réconforter. Je sais qu’elle fait référence à la mort dont j’ai été témoin ; depuis que je lui ai raconté, elle s’inquiète pour moi. Elle a peur que ça m’ait traumatisé, je pense, et je n’ai pas osé lui dire qu’au contraire, il n’y avait aucune violence, aucune peur sur le visage de Catherine, et que cette pensée me rendait presque heureux pour elle. Je ne suis pas sûr qu’elle comprendrait.
Je hoche la tête pour la rassurer puis lui prends le bras pour la raccompagner chez elle. Elle me raconte sa journée sur le chemin avec une certaine excitation qui me laisse penser qu’elle ne me dit pas tout. Et finalement, à quelques minutes de notre destination, elle m’avoue d’une voix basse et presque timide :

« J’ai rencontré quelqu’un. »

Sophie me regarde avec insistance pour que je réagisse, mais je ne sais pas quoi faire. Il n’y a pas de signes ni de mots pour exprimer l’angoisse que je ressens au plus profond de moi, qui enserre mon cœur et l’étouffe douloureusement. Les bras ballants, incapable de réagir, je l’observe me raconter son histoire, sans vraiment comprendre. Je l’écoute à peine babiller et soudain je sens une bouffée de jalousie envahir mon corps. Ses yeux brillent de joie, elle a les joues rosées et un sourire immense, que je ressens comme un premier pas loin de moi. Je vois Sophie trop souvent pour pouvoir me passer de sa présence, de ses conseils, de sa gentillesse, et j’ai peur de cette ombre qui commence à s’immiscer entre nous.
Je finis par lui signer que je suis content pour elle, bien malgré moi, et tente un sourire que je ressens comme une grimace. Elle rougit encore plus en murmurant « merci de me soutenir », avant de m’embrasser sur la joue.
Et elle me laisse au pied de son immeuble, seul. Autour de moi je ne perçois plus que les battements furieux de mon cœur. Il y avait longtemps que je n’avais pas ressenti une telle peur, et j’essaye à tout prix de la contrôler en inspirant et expirant profondément. Pour l’instant, rien n’est trop grave. Sophie est encore là, et tout va bien.

***

J’avais treize ans. Je m’en souviens parce que c’était quelques jours à peine après mon anniversaire, mais je ne me souviens pas de son prénom. Je sais juste qu’elle portait une robe violette ce jour-là.
Elle m’a tendu un petit paquet et une lettre, puis a attendu que je les ouvre. Dans l’enveloppe, il y avait une feuille à carreaux visiblement déchirée d’un cahier, avec écrit à l’encre bleue pâle : « Tu veux être mon amoureux ? » Et avant que je puisse réagir, une autre fille était intervenue.

« Mais non, pas à lui ! À Clément, pas Théo le bizarre ! »

À ce moment, Sophie avait surgi, comme à chaque fois, pour me défendre. Sans elle, j’aurais probablement arrêté l’école, et je n’aurais plus jamais remis les pieds dehors.

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