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La théorie du mal

Episode 4

L’été est arrivé beaucoup trop vite. Il a fait trop chaud trop vite et je n’ai pas senti le temps passer. C’est déjà juillet et j’ai l’impression de ne plus avoir de prise sur le monde, de ne plus connaître ma vie.
J’ai du mal à me concentrer quand il y a du bruit, et au milieu des éclats de rire, du bourdonnement des conversations, je suis perdu. Mon seul point de repère c’est les boucles de Sophie, dos à moi et appuyée sur un tronc. Elle est ici, à la même fête que moi, et pourtant je me sens toujours plus loin d’elle. Depuis quand ne l'ai-je pas vue seule, comme on le faisait avant ? Il me semble que je ne la vois plus qu’aux entraînements, et même là, ça fait plusieurs semaines qu’elle n’apporte plus de thé. Je n’arrive plus à me sentir proche d’elle. Je ne parviens à évacuer la douleur que dans la danse, ou bien lors des cours de boxe que j’ai commencé à prendre il y a trois semaines.
Alors que je sens Sophie s’éloigner peu à peu, sa présence est remplacée par celle de Katia, une étudiante étrangère qui s’est attachée à moi dès son arrivée, et ne m’a plus lâché. Il y a quelque chose de troublant dans son sourire, dans son regard, auquel je ne peux m’habituer. Chaque fois qu’elle me regarde avec affection, je ne peux m’empêcher de penser à Sophie, et un malaise vient peser sur ma poitrine.
Les pires moments sont ceux des déjeuners familiaux hebdomadaires, où il faut prétendre que tout va bien, alors que Thomas parle fort, méprise les autres, et qu’elle arbore un sourire rêveur qui me fait vibrer. Quand elle repart, c’est comme une chape de plomb qui s’abat sur moi, je ne peux rien faire d’autre qu’attendre de respirer mieux, de voir plus clair et de ne plus sentir ce poids sur ma poitrine. Sophie me manque atrocement, et il n’y a rien que je puisse faire pour la revoir.
Parfois, quand l’angoisse atteint son paroxysme, je ne me sens plus maître de moi-même. Je me sens capable de faire du mal, de vraiment blesser quelqu’un. L’image du visage bleui de Thomas me vient à l’esprit trop souvent, et il m’arrive de ne penser qu’à ça pendant des heures, lors de mes insomnies. Le réveil après ces nuits est brutal, et ces pensées sombres me hantent toute la journée.

Je reviens au moment présent lorsqu’un cri interrompt avec efficacité le brouhaha dans la clairière, attirant l’attention sur un type debout sur le capot d’une voiture, les mains en porte-voix.

« Votre attention à tous ! C’est l’heure de célébrer l’anniversaire d’une personne très spéciale, donc attrapez tous vos verres, vos bières, et on souhaite tous un joyeux anniversaire à Tiphaine ! »

La foule entame le chant avec peu d’élégance. Je fais quelques pas en arrière pour m’en extraire, mais j’applaudis avec eux à la fin. Je reste à l’écart quelques minutes, afin d’éviter l’attroupement autour de la reine de la journée, et pour calmer les battements effrénés de mon corps. J’ai un peu de mal à respirer tout à coup, je me sens étourdi à cause du trop plein de bruit, de la chaleur malgré la nuit tombée. Lentement, je m’éloigne et m’installe sur une des chaises de camping qui bordent la clairière.
Quand quelques instants plus tard, qui m’ont paru une éternité, je me sens mieux, prêt à me mêler de nouveau aux festivités, je réalise que je ne vois plus personne que je connais. Je ne vois plus Sophie adossée à l’arbre, à sa place, il y a une jeune femme blonde. Katia a elle aussi disparu de mon champ de vision. J’avance alors au hasard dans la foule, souriant à des gens que je connais de plus ou moins près, quand j’aperçois enfin Katia.
Elle est derrière l’une des voitures du parking improvisé le long du chemin. Les lumières de phares éclairent ses jambes nues, ainsi que celles d’une autre personne. J’entends son rire, puis une autre voix familière, qui me glace le sang.

« Allez, ma belle, franchement, dis-moi : c’est comment de baiser un muet ? demande Thomas en riant.
– Je ne te dirais pas, ça ne se fait pas. Laisse-moi passer maintenant. »

Thomas semble râler, mais je vois Katia s’éloigner quelques secondes plus tard. J’allais la rejoindre quand je remarque que mon cousin s’est approché.

« Sympa cette fête, nan ?, me lance-t-il, à moitié assis sur une voiture. »

Je lui lance un regard noir, la colère envahissant mes veines à toute vitesse. Il rit. Les poings serrés, je continue à le fixer d’un air mauvais, me retenant de le frapper.

« Oh, Théo, t’es trop mignon, avec tes poings et ta petite copine. T’inquiète pas va, je lui ai rien fait, mais bon, elle est quand même assez bonne. Un peu trop pour toi peut-être. »

Je lui fais un geste grossier de la main, ce qui semble l’amuser encore plus. Il allume tranquillement une cigarette et me jette un regard malicieux à travers la fumée.

« Tu sais ce que j’apprécie le plus aujourd’hui ? »

La colère me brûle la poitrine et je sens mes poings en trembler. Méfiant, je vois où il veut en venir, et je ne pense pas apprécier ses prochains mots.

« C’est ton anniversaire, souffle-t-il, et personne ne te l’a souhaité. »

Il me souffle son tabac au visage avec un grand sourire, qui dévoile sa dentition blanche.

« Personne, à part moi. Bon anniversaire, petit Théo. Je mérite quelque chose, non ? »

Mon poing part sans que je m’en rende compte et atterrit en plein sur sa mâchoire. Sa cigarette tombe par terre et il recule, la main sur son menton. Étrangement, il ne se départit pas de son sourire.

« Mais c’est qu’il devient grand ! Il se défend maintenant, s’exclame-t-il ironiquement. »

Il ramasse son mégot tombé par terre, le rallume, et me tapote l’épaule en passant.

« Même Sophie a oublié, ça doit vouloir dire que je suis son cousin préféré ! »

Le temps que je me retourne, il s’est déjà éloigné tranquillement, et je ne peux qu’essuyer rageusement les larmes de colère qui coulent sur mes joues.

***

C’est encore ce genre de rêve qui me réveille en sursaut, effrayé et avec les mains moites. Il y a du sang partout. Le tapis est imbibé, si bien qu’en marchant dessus, il en suinte. Ma respiration erratique est le seul son qui me parvient, même les battements fous de mon cœur, je ne les entends pas, bien que je les sente. Ils font trembler tout mon corps comme des spasmes. Seules mes mains y échappent, seulement parce qu’elles tremblent violemment. Je les monte à mon visage juste pour voir qu’elles aussi sont couvertes de sang. Je me tourne pour voir d’où vient tout ce sang, tout ce rouge.
Affalé sur le sol, sur le ventre, il y a un corps complètement désarticulé, comme une poupée oubliée. Sa tête est noire de sang, anormalement enfoncée sur un côté.

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