la maison d'édition de séries littéraires

La théorie du mal

Episode 5

Katia ne m’a pas lâché. Après avoir fui la clairière où se déroulait la fête, j’ai marché d’un pas vif jusque chez moi, sans me retourner, malgré ses suppliques. Aveuglé par la colère, je prends à peine conscience qu’elle entre à ma suite dans la maison. Je ne sors de ma torpeur qu’en entendant la porte claquer. On se fait face, en silence, jusqu’à ce qu’elle commence à parler d’une voix mécontente, dans son français hésitant et pauvre. Je comprends vaguement qu’elle me réprimande pour mon attitude, mais je n’arrive pas à l’écouter. Les mots de Thomas tournent en boucle dans ma tête, je n’entends qu’eux, ils tourbillonnent, s’entremêlent et forment un brouhaha assourdissant qui envahit tout le salon. Dès que mon regard se pose sur Katia, je revois la main de Thomas sur sa cuisse nue, jouant avec la couture de son short, et ma poitrine s’enflamme.

« Tu m’écoutes, Théo ? crie-t-elle alors, en me tapant l’épaule. »

Tout devient brusquement silencieux. La tête me tourne, je la regarde tandis qu’elle m’observe, les joues rougies par la colère, les yeux brillants et les poings serrés.
Je lui signe de me laisser tranquille, que je n’ai pas envie de lui parler, ni de la voir, en maîtrisant de mon mieux les tremblements de mes mains. Je recommence, une fois, deux fois, et à chaque signe elle secoue avec véhémence la tête, en disant, no, no, fuck you, je ne veux pas partir, j’ai rien fait de mal. Plus je signe, plus elle gesticule en me tapant les avants bras pour m’arrêter.

« Je refuse de partir ! Tu m’écoutes Théo ! Ton cousin n’a rien fait de mal ! »

Et elle me pousse, les deux mains plaquées sur mon torse. D’un geste vif, je lui attrape le poignet et la pousse contre le mur, en serrant son bras fin, et jamais de ma vie je n’ai autant eu envie de hurler sur quelqu’un. Je serre toujours plus fort son poignet pour faire sortir la colère, en vain, et je la secoue par les épaules avant de la pousser sur le canapé.
Incapable de me calmer, je gesticule afin de lui faire comprendre ma colère, ma déception, mais mon corps entier est agité de soubresauts, et mes bras tremblent si violemment que je dois donner l’impression de vouloir la boxer.
J’entends alors un premier sanglot, et sans comprendre ce qu’il se passe, je la gifle.

De ma vie, je n’ai jamais giflé quelqu’un. Je n’avais jamais frappé quelqu’un avant aujourd’hui non plus. Le picotement de ma paume de main, suite à la force de l’impact, me fait l’effet d’une douche froide.
Je prends conscience de mon environnement et du silence dans la pièce, perturbé par mon souffle erratique et les hoquets de Katia, assise de travers, dont les joues luisent de larmes. J’effectue un pas en arrière, puis deux, puis encore, jusqu’à toucher le mur. Je fixe Katia dans les yeux, et lentement, je lui signe que je suis désolé, que je regrette. Elle me regarde, l’air perdue, puis hoche lentement la tête.

« Asshole, murmure-t-elle, mais son souffle résonne dans la pièce comme une sentence. »

En quelques secondes, elle a disparu. Le vent s’engouffre en sifflant à travers la porte qu’elle a laissée ouverte.

Je reste assis dans le salon un long moment, à contempler les dégâts. Devant moi s’étend un champ de bataille où toutes mes émotions gisent à nu, mais je suis surpris de constater que le regret n’en fait pas partie. Je sens encore une colère sourde pulser au fond de ma poitrine, mais de plus en plus faible, qui laisse bientôt la place à une mélancolie grise.
J’aimerais appeler Sophie, l’avoir auprès de moi, comme quand on était enfants. Je voudrais qu’elle me fasse rire, ou du moins sourire, en me montrant que tout ira bien. Malheureusement je ne suis pas sûr que cette Sophie existe encore. Je crois qu’elle m’a abandonné, qu’elle me laisse seul face à mes peurs, à mes angoisses, et je me sens plus perdu que jamais.
Alors que je suis sur le point de me laisser aller à la tristesse, je réalise que j’ai frappé Thomas. Pour la première fois de ma vie, je lui ai tenu tête, et je l’ai même blessé. Toutes ces années à ne rien faire, ne rien dire, pour en arriver à ce moment, à cette soirée. Une satisfaction brûlante m’emplit alors le cœur. Je ne suis donc pas incapable de me défendre, pas incapable de rendre les coups, et peut-être que je ne suis pas incapable de prendre ma revanche.

***

C’est la rentrée en seconde. Personne dans le lycée ne maîtrise la langue des signes, ce qui donne lieu à une journée de solitude. Au moment de rentrer, je passe derrière l’église, pour couper à travers le square. Sur les bancs, il y a tout un groupe d’élèves, dont Thomas. Je baisse la tête et accélère le pas pour éviter qu’il me remarque mais j’ai quand même le temps de voir ce qu’il a à la main.
Une cigarette, bien entamée. Il rit fort, mais je sais qu’il fera moins l’intéressant à la maison, quand il rentrera empestant la nicotine.
Le soir, alors que nos trois familles sont réunies comme le veut la tradition de la rentrée scolaire, j’assiste aux condamnations de ses parents, face à qui Thomas ne fait plus peur du tout. Avec fascination, je le vois se prendre une claque. C’est donc à ça qu’il ressemble, mon bourreau personnel, quand il a peur ?

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter