la maison d'édition de séries littéraires

La théorie du mal

Episode 6

Thomas passe plusieurs jours sans m’approcher, mais dès que nous nous croisons, il laisse apparaître un léger air narquois. La première fois qu’il est contraint de m’adresser la parole, c’est à l’occasion de mon anniversaire, que l’on fête en famille début juillet, trois semaines après l’incident. Il ne fait que me saluer, mais je décèle dans ses yeux une lueur maligne, un éclat mauvais, qui me fait sentir comme le petit garçon que j’étais, et non plus celui qui avait réussi à lui tenir tête il y a quelques semaines. Toute l’après-midi, je sens son regard sur moi.
Heureusement, Sophie arrive rapidement et s’accroche à mon bras.

« On ne s’est pas vus depuis trop longtemps, Théo ! Même aux entraînements, j’ai l’impression que tu as la tête ailleurs. C’est ta rupture avec Katia qui te rend si triste ? Mais tu savais qu’elle allait repartir, ce n’est pas très grave ! Et puis, entre nous, elle me semblait un peu bizarre... Enfin, disons que je n’avais pas un très bon pressentiment à propos d’elle. »

Sophie semble inarrêtable sur le sujet, et quand elle semble enfin arriver à la fin, elle enchaîne sur sa propre relation, et j’ai le cœur qui se serre. Je l’écoute parler, passif, en lui pressant la main à certains moments pour lui signifier mes sentiments. J’accueille avec soulagement l’heure du déjeuner.
Toute la famille s’installe autour de la grande table du jardin. Les parents de Thomas sont présents pour la première fois depuis Noël, et ils régalent tout le monde d’histoires de leurs voyages. Thomas les observe avec un air fermé tandis que Sophie est concentrée sur son portable. Quand nos parents nous ouvrent la discussion, c’est seulement pour le traditionnel gâteau d’anniversaire que je souffle en vitesse pour ne pas prolonger l’attention sur moi, ce que je déteste. La chaleur du mois de juillet et l’atmosphère pesante qui règne entre Thomas et moi me fait suer et m’étouffe, je n’ai qu’une envie, celle de m’échapper. Je jette des regards désespérés à la fenêtre de ma chambre où m’attendent un ventilateur et le dernier roman de Murakami. J’aime ma famille, mais je trouve le temps long. L’après-midi touche à sa fin quand enfin ils se décident à partir, non sans m’avoir plusieurs fois félicité pour mon proche départ pour Lyon.
Thomas s’approche de moi et me serre la main à m’en faire craquer les os, un sourire accroché au visage.

« Ne crois pas que j’ai oublié, Théo. »

C’est le premier jour d’août quand je le revois, non sans anxiété. Avec Sophie, il devait nous faire visiter la dépendance fraîchement rénovée de la maison de ses parents qu’il allait habiter, mais quand j’arrive en fin de journée, je ne vois personne. Je pénètre dans la maison et je passe à peine le pas de la porte qu’un coup violent dans les côtes me coupe le souffle et me fait tomber par terre.

« Et voilà ! Bienvenue chez moi, Théo. »

Alors que je hoquette pour respirer normalement, sa main apparaît dans mon champ de vision, tendue pour m’aider à me relever. Je l’ignore et ne me redresse que quelques minutes plus tard, une fois que je respire librement.
Thomas est adossé à l’un des murs. Il manipule négligemment une barre de métal du bout des doigts et un sourire immense déforme son visage.

« J’espère que ça suffit à te faire comprendre que j’aime pas qu’on m’attaque, surtout venant de ta part, c’est abusé ! »

Il laisse échapper un rire.

« Mais j’t’avoue que tu m’as pas mal surpris. D’un côté ça m’a fait plaisir de voir que t’es pas qu’une victime, mais en même temps, je n’aime pas du tout ça. Alors on va faire en sorte que les choses restent comme elles sont, ok ? Toi par terre, et moi debout. »

La dynamique entre nous a changé : je me sens désormais en réel danger. L’éclat métallique est menaçant, quelque chose dans le regard de Thomas est plus dur, plus intransigeant. Il ne cherche pas à se moquer de moi comme dans notre enfance.

« Le plus drôle dans tout ça, c’est que j’ai eu la visite de notre amie en commun après coup, qui m’a appris que tu n’avais pas été violent qu’avec moi. »

Il se dresse, déroulant toute sa colonne vertébrale et écartant les épaules, dans une pose de combattant dominant, et je recule mécaniquement d’un pas, ce qui le fait rire.

« On tape les filles maintenant, Théo ? Que dirait Sophie de son cousin préféré si elle le savait ? Maintenant il faut s’en prendre à ceux de ta taille, mon petit. Pas de chance pour toi, ça tombe sur moi. On va peut-être enfin savoir si un muet, ça crie ! »

J’ai à peine le temps de lever mes bras que la barre de métal s’abat dessus avec force, une fois, deux fois, et à la troisième, je tombe à genoux, la tête baissée pour la protéger. La douleur se répand jusqu’à mes épaules, et j’ai si mal que je crois avoir perdu l’usage de mes doigts. J’entends qu’il jette la barre plus loin. Quand je l’aperçois reculer, j’ose alors me découvrir le visage. Thomas me surplombe, l’air déçu.

« Donc tu ne peux vraiment pas faire de bruit. Ou peut-être que je n’y suis pas allé assez fort ? On verra ça une prochaine fois. »

Il rit doucement avant de reprendre :

« Je pensais vraiment que tu pouvais au moins produire un cri. Toutes ces années gâchées à essayer de voir si tu pouvais émettre ne serait-ce qu’un couinement, pour rien du tout… C’est vraiment pathétique. »

Il crache, et la glaire retombe à quelques centimètres de mon pied.

« Oups, raté ! »

En m’écartant pour éviter son deuxième crachat, je réalise que le fusil de chasse de mon oncle est juste à côté de moi. Posé sur son présentoir dans le hall d’entrée, la lampe le fait doucement briller, comme une apparition fantomatique, et je me dis que ça ne peut pas être une coïncidence qu’il se retrouve là, à portée de main, à ce moment précis.
Quand mes doigts se referment dessus, Thomas éclate de rire. Je me relève pour lui faire face et le mettre en joue sous son rire puissant.

« Et qu’est-ce que tu vas faire avec ça, hein ? Lâche-le, tu vas juste réussir à te blesser ! »

Le coup part sans que je ne m’en rende compte. Je n’entends que le bruit assourdissant de l’éclat et le cri de douleur de Thomas tombé au sol, la jambe en sang. Il n’a plus de raison de rire, maintenant.

« Salaud !, hurle-t-il, hystérique. Malade ! T’es vraiment un grand cinglé, bordel ! T’es le pire salopard, avec tes airs innocents, mais t’es surtout un taré de première ! Je le savais, je le savais ! »

J’ajuste, et en une fraction de seconde, son visage déformé par la rage n’est plus qu’un amas de sang et d’os brisés. Son corps s’affaisse sur le carrelage dans un bruit sourd.
Il y a du sang partout, une immense flaque qui s’étend inexorablement sur le sol, des gouttes sur ma chemise, sur mes mains, et certainement sur mon visage. Je relâche un souffle que je ne pensais pas avoir retenu, et j’abaisse lentement le fusil.
Cette vue ne m’emplit pas de joie. Je ne ressens aucun soulagement, aucun plaisir. Sur le moment, je me sens absolument vide.

La satisfaction arrive quand j’ai nettoyé le hall, brûlé tous les tissus ensanglantés et tassé proprement la terre par-dessus son corps dans la forêt qui entoure la propriété de ses parents, non loin de sa nouvelle dépendance. Je me tiens debout sur la grande racine qui surplombe l’une de mes cachettes d’enfance préférées. Mes bras m’élancent fortement et je me demande si le gauche n’est pas cassé, mais je m’en soucierais plus tard. Pour le moment, je m’accroupis et jette une poignée de terre symbolique là où je l’ai enterré, le maudissant une dernière fois. Avec un sourire, je me souviens de ce qu’il disait toujours pour conclure nos parties de cache-cache, quand il avait trouvé ma cachette :

« Bang ! T’es mort. »

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter