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La théorie du mal

Episode 7

Le cœur lourd, Sophie cloue une affiche arborant le signalement de son cousin sur un poteau, le quinzième de la rue, mais qu’elle ressent comme le centième. Prise d’une vague de tristesse, elle laisse retomber mollement ses bras et s’assied sur le rebord du trottoir, la gorge nouée.
Il n’est pas encore 8 h du matin et elle n’a déjà plus de courage pour la journée. Thomas a disparu depuis un mois et tout le monde lui répète que ça ne sert plus à rien de mettre de nouvelles affiches par dessus les anciennes, ni de parcourir les villes alentours pour les accrocher, mais c’est devenu son rituel du matin. Elle croise parfois des coureurs, des gens qui promènent leur chien, tous la saluent avec un sourire compatissant. Ceux qui la connaissent mieux lui proposent d’entrer boire un café, lui proposent une pâtisserie, mais elle refuse toujours poliment. Pendant cette heure où elle cloue ses affiches, elle aime être seule. Parfois, elle se surprend à dialoguer intérieurement avec Thomas, qui se moquerait sûrement d’elle et de son entêtement à poursuivre une tâche inutile. Mais elle entretient l’espoir qu’un jour son téléphone sonne pour qu’on lui dise, oui, je l’ai vu, il est par là, il va bien. Elle le laisse allumé en permanence, volume réglé à fond, pour être certaine de l’entendre. La nuit, elle se réveille parfois en sursaut en croyant entendre sa sonnerie.
Pas une semaine ne passe sans qu’elle aille au commissariat pour demander des nouvelles et la réponse est toujours la même : nous n’avons rien de nouveau. L’homme chargé de l’enquête l’accueille toujours avec sympathie et il arrive à Sophie de passer la journée entière avec lui, à observer son travail et celui des autres. Elle se déplace de bureau en bureau, de pièce en pièce. Elle sait que c’est par pitié qu’on la laisse errer ainsi, mais l’environnement policier lui donne l’impression de faire quelque chose d’utile, à l’inverse de ses cours. Elle ne s’est pas réinscrite pour passer le CAPES comme elle aurait dû, elle n’a remis les pieds à la fac qu’une seule fois depuis l’accident et elle s’est sentie dépassée par les impératifs des concours, les priorités de ses camarades lui ont paru si fades, si dépourvues d’intérêt, qu’elle a décidé de partir.
Lors de ses longues promenades passées à placarder des affiches, elle a réalisé que ses anciennes motivations pour l’avenir ne lui convenaient plus. Devenir enseignante ne lui paraît plus suffisant. Une policière lui a parlé du concours d’entrée à l’académie, pour devenir enquêtrice, et l’idée est restée gravée, si bien qu’elle a commencé à le préparer, avec l’appui un peu inquiet de ses parents.

Sophie voyait Théo toutes les semaines malgré son départ à Lyon. Elle prenait la route pendant deux heures tous les vendredis après-midi pour passer le week-end avec lui, mais ce n’était plus pareil. Elle ne trouvait pas le même réconfort auprès de lui qu’auparavant, et de son côté il paraissait moins enclin à le lui donner. Il n’était jamais malpoli, jamais irrespectueux, mais elle ne retrouvait pas chez lui la même affection. Elle savait qu’elle ne devait pas s’attendre à ce que Théo soit aussi inquiété qu’elle par l’absence de Thomas, mais elle désespérait de trouver quelqu’un à qui se confier pleinement. Théo avait un regard dur quand elle évoquait leur cousin, qu’elle mettait sur le compte d’émotions contrastées liées à leurs différences, mais elle croyait encore qu’un jour, il prendrait conscience du vide que Thomas avait laissé.
Elle ne lui avait pas parlé de sa reconversion. C’était idiot, il n’allait sûrement pas la démotiver ou la faire renoncer, mais elle n’osait pas. Elle lui mentait à moitié en disant qu’elle faisait une pause dans ses études, pour remettre ses idées en ordre. Il lui donnait aussi l’impression d’être préoccupé par autre chose que ce drame.
Son nouvel ami et colocataire, Arthur, lui évoquait justement le Théo de son enfance, cette même compassion qu’elle avait toujours eu quand il pleurait se manifestait souvent quand elle les voyait ensemble. Elle était heureuse que son cousin vive dans une entente sincère et profonde avec une telle personne mais, lors de sa dernière visite, elle avait remarqué que la dynamique entre les deux amis prenait une dimension plus grave, plus solennelle, et même plus intime. Cela l’avait mise mal à l’aise et elle avait décidé de ne plus retourner à Lyon, du moins plus aussi régulièrement.

En ce jeudi matin, assise sur le trottoir, un tas d’affiches à la main, Sophie prend conscience qu’elle est désormais seule. Sa famille, qui avait toujours été son socle, son repère, est maintenant éclatée. Thomas n’est plus là, Théo a changé, elle doit désormais trouver seule ses marques dans ce monde vacillant et cette pensée la terrifie.

***

Le soir de ses dix ans, elle demande à ses parents si ses cousins peuvent rester dormir à la maison, parce qu’il n’y a pas école le lendemain.
Elle a préparé les matelas, installé des coussins partout, choisi des films. Elle est prête à les accueillir, et laisse éclater sa joie quand ils arrivent.
De cette soirée, Sophie conserve une photographie d’eux, du gâteau plein les mains et des sourires à trous, ainsi qu’un souvenir précieux, où Thomas raconte une blague qui les fait rire aux éclats, et même Théo arbore un immense sourire. Cette nuit-là, elle demande aux étoiles que tous les jours ressemblent à cet anniversaire.

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