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La théorie du mal

Episode 8

Vivre à Lyon s’est révélé plus aisé que je ne l’avais imaginé. Loin des souvenirs de ma vie d’adolescent, il me semble que la vie n’a jamais été aussi facile. Tout se fait de façon plus fluide, plus rapide, sans arrière pensée ni crainte de voir mes actes jugés, dans une grande ville où je me sens libre d’agir. Je me suis engagé dans ce nouveau chapitre de ma vie avec la volonté de devenir un homme nouveau, débarrassé de mes peurs. Fini le Théo effrayé. J’ai des amis qui n’auront pas à craindre les critiques de Thomas par simple association. S’ils ne maîtrisent pas tous la langue des signes, je me sens tout de même inclus dans les conversations, et ils font tous des efforts pour l’apprendre.

Nous sommes assis à la terrasse chauffée d’un café, après une journée passée à traverser la ville pour construire notre reportage. Je n’attends plus qu’Arthur, qui doit sortir des cours, pour rentrer dans notre appartement. Lui connaît les signes, c’est pour cela que j’ai choisi de m’installer avec lui. Ça, et un sentiment de me reconnaître en lui.
La conversation tourne autour d’un projet de court métrage qu’on aimerait réaliser tous ensemble quand Arthur arrive enfin. Rapidement, il salue tout le monde et nous partons. À quelques rues de chez nous, je l’arrête et lui demande s’il ne veut pas passer acheter un nouveau film pour la soirée mais il ne m’écoute pas. Je remarque qu’il s’est renfermé, qu’il ne me regarde plus. Ses yeux suivent la trajectoire d’un homme qui marche à une dizaine de mètres de nous. Il est grand, large de carrure : il a la posture familière de celui qui avance avec assurance et laisse peu de place aux autres, celle que Thomas avait quand il s’approchait de moi les jours de rentrée scolaire pour établir d’office son règne dans la cour de récré.
Arthur le suit du regard comme pour s’assurer qu’il ne va pas venir vers nous, dans la tension de son corps, je retrouve la mienne. Je pose ma main sur son avant-bras en signe de soutien, le faisant sursauter. Il m’adresse un petit sourire forcé et je l’entraîne par la main plus loin dans la rue, à l’écart de cet homme, puis je lui demande qui c’est.

« On a fait tout notre collège et notre lycée ensemble, me dit-il, et euh… c’est un peu embarrassant. »

Il rit nerveusement alors que je lui serre les doigts pour l’encourager. Les yeux fermés, il prend une grande inspiration, et se lance.

« Au début on ne se connaissait pas vraiment, on a été une ou deux fois dans la même classe, mais… mais le jour où ça s’est su dans le lycée, que j’étais gay, il ne m’a plus laissé tranquille. Au début c’était juste des remarques, mais ça a vite dégénéré. »

Sa lèvre inférieure tremble légèrement et ses sourcils sont froncés, comme pour s’empêcher de pleurer. Je raffermis ma prise sur sa main pour lui communiquer ma sympathie.

« Il m’a enfermé dans une salle de classe un soir, il savait que mes parents étaient en vacances. J’ai passé la nuit dans l’école. Il n’a pas été puni, l’administration a dit que c’était une imprudence de ma part. Quand il me voyait parler à d’autres garçons, même à mes propres amis, il m’en séparait par la force. Quand c’était des filles, il attendait juste de m’attraper à la fin des cours. À cause de lui, j’ai dû changer de lycée en cours d’année, mais même à distance, ce n’était pas fini. Sur les réseaux sociaux, même si je le bloquais, il créait de nouveaux comptes pour m’insulter. Ça ne s’est arrêté que quand je suis parti à Paris après le bac, mais le simple fait de le croiser me terrifie encore. »

Il inspire encore une dernière fois, puis rouvre les yeux, brillants de larmes contenues. Je lui offre un sourire, et je signe : « moi aussi ». Son visage s’éclaire et, tout à coup, il me prend dans ses bras et m’étreint avec force. Dans son étreinte, je ressens un sentiment profond d’acceptation comme je n’avais jamais senti auparavant, et je me trouve ému de cette connexion avec lui.

***

C’est par hasard un soir de décembre, en sortant du musée des Confluences, que je recroise cet homme. Je le suis sur quelques mètres et constate qu’il a trop bu, il ne marche pas droit et son pas est hésitant. En le voyant chuter, une image d’Arthur jeune sur le sol et apeuré m’apparaît, et je sais que je ne peux pas laisser son bourreau impuni.
La rue est vide, des véhicules passent régulièrement mais c’est une nuit tranquille. J’accélère alors le pas pour me retrouver à son niveau et sans m’appesantir sur mon acte, j’attends le bon moment pour lui donner un violent coup d’épaule qui l’envoie sur la chaussée au moment où un camion passe.
Il n’a pas le temps de crier que son corps est propulsé sur plusieurs mètres. Je m’éloigne calmement de la scène, en ignorant les cris du chauffeur qui l’a percuté, reprenant le chemin de chez moi. Ce n’est qu’une fois rentré, allongé dans le noir que je réalise que pour la deuxième fois, je viens de mettre fin à la vie d’un homme, et que je n’ai pas de regrets. Dans un flash, je vois le visage de Catherine, morte il y a maintenant plus d’un an de la même façon que cet homme, dont je ne connais même pas le nom, et je songe que beaucoup de choses ont changé depuis.

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