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La théorie du mal

Episode 9

Ce n’est que deux jours après la nouvelle d’un jeune mort percuté par une voiture à cause de son état d’ébriété qu’Arthur me confronte, journal à la main.

« C’est toi, non ? »

Il m’indique un article du Progrès, qui affiche une photographie de son fameux bourreau. À côté de son visage souriant, on voit la rue de l’accident, que je peine à reconnaître de jour. Je pose mon doigt sur le mot accident et lui signe que je ne sais pas de quoi il parle. Ses sourcils se froncent et dans un élan enfantin, il me tire la langue.

« Arrête. Je connais ce type depuis toujours, jamais il n’aurait eu un accident aussi bête que ça. Et bizarrement, ça arrive quelques semaines après que je t’en ai parlé. »

Je le regarde, interloqué. Comment peut-il concevoir aussi calmement que son colocataire et ami soit un meurtrier, et me confronter ainsi, avec tel un sang froid ? Il soutient mon regard avec une certaine défiance, mais sans crainte.
Je lui demande s’il a bu ou fumé, inquiet de son calme olympien malgré ses paroles accusatrices.

« Non, non, absolument rien. Je n’ai rien pris. »

Finalement, il jette le journal sur la table basse et soupire en se passant une main dans les cheveux.

« C’est idiot de te demander ça, je le sais. Mais hier, j’ai eu une sorte de révélation, ou d’épiphanie, enfin… une idée, quoi. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis imaginé que tu l’avais fait. Que tu avais poussé Étienne sous le camion parce que toi aussi tu sais ce que ça fait de se faire humilier à longueur de journée, d’avoir peur de quelqu’un. »

Il baisse la tête, soudain un peu honteux, mais je sens qu’il n’a pas fini de parler.

« Je me suis dit que comme tu sais ce que ça fait, d’être harcelé, tu t’es peut-être vengé sur lui, comme tu te serais vengé sur ton propre tyran. Ça ferait une belle histoire, non ? Et je… Et d’une certaine façon, ça ne m’effraye pas. Si l’occasion s’était présentée, je l’aurais fait moi-même. »

Arthur me regarde avec ce que je prends pour de l’espoir, comme s’il ne voulait pas que cette mort soit un simple accident. Un jeu de regards s’instaure, Arthur dans le but de me faire avouer un crime que selon toute logique, je n’aurais pas pu commettre, et moi, qui perds peu à peu tous mes moyens. Confesser, ou non, craindre qu’il me dénonce ou vivre avec sa suspicion au quotidien, j’hésite, mais je ne ressens rien d’autre qu’une confiance immense à son égard. J’ai senti dès le début, dès nos premiers jours en colocation, qu’il existait une complicité entre nos deux êtres, et que d’une certaine façon, nous étions pareils. Alors, sans le quitter des yeux, je hoche lentement la tête.
Il me scrute longuement, un air étrange sur le visage, et sans que je puisse esquisser un mouvement, il attrape délicatement ma nuque et dépose sur ma joue un baiser léger, avant de disparaître dans la cuisine, me laissant perplexe : il y aurait donc plus fou que moi dans ce monde.

***

La télévision est allumée dans notre salon, mais aucun de nous deux n’y fait trop attention. Arthur me raconte avec humour l’un de ses pires rencards sur la capitale et je suis séduit par son récit et ses mimiques. Rien n’a changé depuis ma confession. Notre vie s’en trouve même meilleure, si je suis honnête avec moi-même. Nous sommes tous les deux plus ouverts l’un envers l’autre, plus prompts à partager, et notre amitié s’en trouve renforcée.
Ce n’est que lorsque j’entends le nom de ma ville natale que je me sens obligé de le couper dans son récit pour monter le son, au moment où s’affiche sur l’écran les bois des parties de cache-cache.

« Des nouvelles maintenant concernant la disparition cet été d’un jeune homme de 24 ans. Après des mois sans pistes, les enquêteurs ont trouvé dans la forêt les restes d’un corps qui pourrait être celui du disparu. L’état des os ne permet cependant pas de le confirmer immédiatement. La police a fait une découverte fracassante : la mort résulte d’une altercation violente car le crâne de la victime a été retrouvé partiellement détruit. Ce n’est donc pas une disparition innocente mais un meurtre dont les circonstances restent à éclaircir. D’après les témoignages de ses proches, Thomas n’avait pas de mauvaises fréquentations ni de mauvaises habitudes qui auraient pu conduire à cette tragédie. Les membres de sa famille se disent sous le choc après cette nouvelle et ne peuvent concevoir qu’on puisse en vouloir à leur fils au point de l’assassiner. »

Sophie apparaît à l’écran, les yeux rouges d’avoir pleuré.

« “Thomas n’était pas parfait, mais il n’a jamais été méchant. Je ne comprends pas.”
Sa cousine interrogée par nos reporters sur place se dit dévastée, mais surtout horrifiée par ce geste. »

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