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Le Souvenir

Episode 1

Burn Out

Burn out. Je ne parle pas un mot d’anglais, mais je me souviens des listes de verbes irréguliers ingérées au collège : to be-was-been – to begin-began-begun – to burn-burnt-burnt

Burn out. Brûle dehors. Complètement crétin cet anglicisme employé à tout va. Le bon sens voudrait plutôt qu’on brûle de l’intérieur quand on veut désigner cette pseudo-maladie à la mode en 2019.

Burn in. Burn out. En fait, qu’on brûle de l’intérieur, la société s’en fiche pas mal. Ça commence à devenir ennuyeux quand ça se voit à l’extérieur. D’où le terme consacré qui plaît tant aux médias et aux médecins du travail qui vous collent volontiers l’étiquette pour vous mettre au rebut.

C’est ce qui m’est arrivé. Les diktats de la performance à tout prix dictés par les exigences de productivité, de résultats, de courbes d’objectifs à la hausse ne peuvent souffrir la moindre baisse de régime. Quelques semaines compliquées à gérer suite à un divorce douloureux m’ont coûté la place de manager de gestion d’actifs que j’occupais dans une grande banque depuis douze ans. On m’a conseillé d’aller me reposer, on verrait ce qu’on pourrait faire pour moi à mon retour. Sous-entendu, évite de revenir.

S’en sont suivies d’autres semaines à ressasser ma déchéance dans les rues de Paris. Je me levais le matin pour aller voir les costards-cravates et tailleurs-talons s’engouffrer dans la bouche de métro, presser le pas pour avoir le temps de relire les diagrammes du power-point sur lequel ils avaient travaillé une partie de la nuit en vue de la réunion du matin avec le grand patron. « Fuite en avant, sacrifice sur l’autel de la performance pour qui ? pour quoi ? » Avais-je envie de leur crier. Mais ils m’auraient ri au nez. Je n’étais plus dans le flot des gens pressés, ceux qui travaillent pour l’économie et la bonne santé du pays. J’étais entrée dans la catégorie des inutiles, ceux qui ne servent à rien mais qui coûtent aux contribuables, à la société toute entière.

Je me gardais bien de tenir de tels discours devant mes proches, ils m’auraient jeté en pâture à l’un de ces psy-charlatans qui se ferait une joie de me gaver de médicaments divers et variés. Me droguer aurait probablement soulagé la conscience de mon entourage afin que je ne dérange pas leurs existences bien réglées, mais c’était aussi le meilleur moyen de m’enfoncer encore, au point de ne plus jamais remonter du puits sans fond dans lequel je me débattais.

Quand, au décès de mon oncle Paul-Antoine, le notaire annonça que j’héritais de sa petite bergerie en corse du sud, je n’attendis pas que ma famille ni mes amis se consultent sur mon état. Je ne fis part de mon projet à personne et, les papiers signés, je fis ma valise et sautai dans le premier avion pour Ajaccio. J’ai beau avoir un patronyme Corse, je n’ai jamais vécu ailleurs qu’à Paris. Tonton PA, comme on l’appelait, était le frère de mon père. J’ai gardé quelques vieux souvenirs d’enfance de ce qu’il appelait sa bergerie : je me souviens d’une longue marche sur une piste de terre puis d’un petit sentier dans le maquis qui aboutissait par surprise sur une maison en pierre, sertie d’un invraisemblable foisonnement de végétation très sèche. Un vieux chêne léchait de ses branches la toiture de la maison. Les frottements de cette caresse végétale avaient le don de me terroriser lorsque, seule dans mon lit, je cherchais le sommeil tandis que les adultes devisaient jusque tard dans la nuit, installés sur la petite terrasse en bois dominant la mer. Puis les deux frères se sont disputés, nous ne sommes plus jamais retournés en Corse et nous avons perdu de vue tonton PA jusqu’à sa mort, sans descendance, seul.

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