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Le Souvenir

Episode 10

J’étais frigorifiée et je dus remonter le sentier menant à la bergerie sous des trombes d’eau. Mes tongs glissaient sur la terre imbibée, je trébuchais sans cesse, m’égratignais les mains, les genoux. En arrivant à la plage de gros galets qu’il me fallait traverser pour poursuivre mon chemin, je constatai avec désarroi que celle-ci n’était plus qu’une mare grouillante d’écume. Le bruit des pierres rondes roulées sous les vagues rugissantes était assourdissant. Pourtant, je n’avais pas d’autre choix que de traverser cet enfer d’embruns, il n’y avait pas d’autre itinéraire. Sous les claques du vent tempétueux, je pris le parti de longer la paroi la plus éloignée du ressac, m’accrochant aux racines pour ne pas me laisser happer par les assauts des vagues furieuses et écumantes.

Presque arrivée de l’autre côté de la crique, la racine à laquelle j’étais accrochée céda: je fus instantanément emportée par un tourbillon furieux. Je sentis l’eau salée s’engouffrer dans ma bouche et je sus qu’il était inutile de lutter, que c’était la fin. Mais un choc violent vint me briser les reins et, dans un ultime instinct de survie, je m’agrippai de toutes mes forces au rocher pointu contre lequel je venais d’être projetée. L’espace de quelques secondes j’entrevis le ciel anthracite et, ouvrant grand la bouche, j’aspirai désespérément l’air qui brûla mes poumons en y pénétrant. Par-dessus mon épaule, je vis la vague se retirer et prendre son élan pour revenir se fracasser contre moi. Monstrueuse et hurlante elle revint à la charge : je profitai de la force de son élan pour me propulser sur un rocher plus élevé, puis je réussis à me hisser sur le bloc suivant, me mettant enfin à l’abri de la furie macabre de la mer déchaînée. Hébétée, je laissai les paquets d’énormes gouttes de pluie crachés par le vent laver mon corps brisé. Prise d’un violent haut le cœur, grelottante de froid et de terreur, je vomis les litres d’eau salée qui avaient failli avoir raison de moi. Enfin, je me relevai péniblement et, pieds nus, j’entrepris l’ascension de la dernière partie du sentier.

Quand enfin je poussai le petit portail de bois, loin d’être soulagée, une sensation étrange s’empara de moi. Secouées par les salves du vent mugissant, les branches du grand chêne semblaient mimer des signes d’alerte. Un volet claquait. Je perçus de la lumière à l’intérieur de la maison. Méfiante, je me glissai à pas de loup le long du mur pour risquer un œil par la fenêtre de la petite cuisine. Un homme était assis dos tourné sur le canapé rafistolé. Il m’attendait, ce n’était pas Batti. Le sinistre spectre des « ILS » fit courir une onde glaciale le long de mon échine. À vouloir faire la maline avec Batti, j’avais signé mon arrêt de mort. Me quittant dans l’orage tout à l’heure, il s’était dépêché d’aller les trouver pour s’innocenter et m’empêcher ainsi de l’entraîner dans ma chute inévitable. Il m’avait doublée. Mais mon esprit fatigué peinait à trouver une logique à tout cela. Quel était ce danger qui me menaçait ? Pourquoi Batti me l’avait-il révélé ? Qui étaient les « ILS » ? Qui était Batti ? Quel était son rapport avec ces gens ?

Le volet claqua de nouveau. La nuque de l’homme assis obliqua dans ma direction. Il se leva et je le reconnus tout de suite. C’était mon père.

Lorsqu’il distingua ma silhouette détrampée sous la pluie battante, il se précipita. Me trouvant ainsi pieds nus dans le jardin il dû penser que j’avais touché le fond… Peut-être aurait-il songé à me faire interner dans un hôpital psychiatrique si je n’avais pris les rênes de notre conversation dès les premiers mots. Évitant les questions et les effusions, j’entrai immédiatement dans le vif du sujet :

« Papa, je crois qu’il est temps que tu me dises la vérité

– Oui…tu as raison…

– Je t’écoute. »

Alors,il se mit à raconter notre histoire.

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