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Le Souvenir

Episode 11

Dans leur jeunesse, les deux frères Gaggini étaient inséparables. Ils avaient grandi ensemble nourris par ce bout de terre entre Ajaccio et Propriano dont ils connaissaient chaque recoin, chaque famille. Maîtres de leur petit royaume, ils regardaient l’avenir sans anxiété, leur seule ambition étant de continuer à vivre sur cette terre qui les avait vus naître. Mais le destin en avait décidé autrement. Alors que mon père était brillant dans les études, mon oncle se révéla être un vrai cancre, plus intéressé par les activités annexes qui lui permettait de gagner un peu d’argent facile. Mon père aussi avait vaguement trempé dans ce qu’il appelait pudiquement les « activités annexes ». Je compris qu’il s’agissait de racket de continentaux et de « commissions » sur la vente de fonciers et de commerces.

Mais papa, poussé par ses professeurs, obtint une bourse pour aller étudier à Paris. C’est là qu’il rencontra ma mère. Leur thèse de mécanique des fluides en poche, impossible pour eux de trouver un emploi dans leur branche professionnelle en Corse. Même à l’université de Corte leur qualification ne parlait à personne. Ils restèrent donc à Paris pour exercer leur métier de chercheurs. Pendant ce temps, mon oncle fit fructifier ses « activités annexes » et devint un personnage reconnu et respecté dans le monde spécial de l’économie souterraine de l’île. Chef de clan, il faisait désormais travailler les autres, se contentant de coordonner les activités et de faire régner l’ordre dans les équipes bigarrées des petites mains. Il avait pour habitude de réunir ses troupes à l’ancienne, autour d’un feu en plein maquis, au-dessus de la plage abandonnée. Là, ils étaient tranquilles, ils savaient que les flics ne les trouveraient pas. Sans en connaître le détail bien sûr, mon père savait tout cela et, bien que la carrière empruntée par son frère lui déplaisât, leur complicité ne s’était pas pour autant étiolée au fil des années : l’héritage Gaggini était aussi le sien. C’est pourquoi il passait tout son temps libre sur la terre de ses ancêtres qui continuait à exercer sur lui son attraction mystérieuse.

Un été, à la fin d’une soirée complice un peu arrosée, mon oncle s’était confié sur un petit supplément qu’il se gardait pour lui seul. Il était très content de ce « petit job sympathique » qui lui rappelait ses jeunes années, disait-il. Parmi ses contacts, il avait dégoté un contrat avec des Russes. Facile et bien payé. Il s’agissait de récupérer des sachets de cocaïne placés par les Cosaques dans le Souvenir, l’épave échouée dans la crique secrète, d’écouler la marchandise par ses réseaux habituels et de replacer ensuite dans le bateau fantôme les paquets de billets sous vide. Ça marchait du tonnerre, tout le sud et la jetset de Porto-Vecchio se régalaient l’été grâce à l’action de tonton PA. Tout allait pour le mieux jusqu’à ce que la machine déraille. Une nuit de tempête, quelques sachets de poudre blanche disparurent, probablement enfouis dans un banc de sable près de l’épave. Mon oncle les chercha partout sans les retrouver. Les Russes, mécontents, refusèrent de lui payer la commission de la dernière livraison. Malgré la pérennité de ses affaires, mon oncle avait des dettes auprès d’autres fournisseurs haut placés dans la hiérarchie mafieuse qui exerçaient sur lui des pressions allant jusqu’aux menaces de mort. Acculé, tonton PA n’eut d’autre choix que de voler cinq paquets de billets sous vide. Une grosse somme.

Mon oncle faisait partie du paysage mafieux de l’île. Il lui était impossible de prendre un avion sans être surveillé de près par les services de police. Il ne pouvait pas cacher l’argent dans ses bagages. Aussi, lors de nos dernières vacances à la bergerie Gaggini, tonton PA partit précipitamment par le vol du matin en prétextant un rendez-vous important alors que nous devions prendre le suivant quelques heures plus tard. Au moment de partir, un orage éclata. Papa monta dans ma chambre pour prendre ma valise et l’ouvrit pour en sortir mon vêtement de pluie. Là, au milieu de mes affaires, il découvrit les liasses de billets.

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