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Le Souvenir

Episode 13

Mon père se tourna vers moi.

« Après cela, je n’ai plus jamais adressé la parole à mon frère, je l’ai banni de ma vie. Il m’a volé ma terre, mon histoire. Par sa faute, plus jamais nous n’avons pu revenir ici. Par sa faute nous sommes devenus orphelins et ça, je n’ai jamais pu le pardonner. Ton oncle a passé le reste de sa vie à fuir. Il nous a transformés en cibles. Je les connais bien les russes, ils sont déjà venus me voir. C’était il y a longtemps. Ta mère et moi avons dû trouver des solutions pour réparer les erreurs de ton oncle. Une vie de dettes. L’incendie russe apaisé, n’est resté que la légende du trésor Gaggini et tous ici l’ont cherché, pas vrai Battini ? Jusqu’à ce jour, j’étais le seul à en détenir la clé et j’avais l’intention de garder le secret. Cet argent est sale, il fut une malédiction pour notre famille. Je n’avais pas prévu que tu reviendrais sur nos terres. Maintenant nous sommes trois à savoir. »

Soudain, des pas résonnèrent sur le sentier, non loin de notre cachette. C’étaient les « ILS » qui descendaient à la chasse aux Gaggini. Nous attendîmes qu’ils se fussent éloignés puis, regagnant le sentier, nous reprîmes notre ascension. La tempête s’était apaisée, le tonnerre s’était tu, la pluie assagie. On entendait encore au loin le grondement sourd du ressac.

Enfin nous débouchâmes sur la piste. Sous un arbre encore ruisselant était garé un gros pickup blanc, celui de Batti. Il était semblable à celui qui m’avait déposé à La Tour de la Castagna le jour de mon arrivée. En repensant à ce trajet aux côtés de Jean-Do et Bella, il me sembla qu’une vie s’était écoulée depuis. J’eus aussi l’étrange sentiment que la fille qui s’apprêtait à monter dans ce véhicule n’était plus tout à fait la même que celle qui trainait laborieusement sa petite valise rouge sur une piste de maquis à la tombée de la nuit.

Au lieu de s’installer derrière le volant, Batti tendit les clés à mon père :

« Ne m’en veuillez pas Monsieur Gaggini, mais le trésor dans le vieux chêne, même s’il est sale, j’en ai besoin.

Puis s’adressant à moi, il murmura : « Pardonne-moi » avant de disparaître dans le maquis.

Interloquée, je restai au milieu de la piste, les bras ballants. Qui était donc Batti Battini ? Pourquoi dès le départ m’était-il venu en aide ? Était-ce seulement pour connaître le secret du trésor Gaggini ? Malgré l’évidence, je ne pouvais me résoudre à cette idée. Et pourtant. J’étais tellement déçue.

Soudain un cri retentit : « Traditore !1 » ; puis des coups de feu. Tandis que mon père me tirait par la manche, il me sembla distinguer un bruit de course dans le maquis. C’était Batti, j’en étais sûre. Des aboiements de chiens se firent entendre, proches, de plus en plus proches. Encore des coups de feu « Pam…pam-pam ». Mon père se mit à hurler qu’il fallait partir en tirant avec vigueur sur mon bras. Je résistai de toutes mes forces

« Non ! Il faut l’attendre ! Il revient ! ILS sont à ses trousses, on ne peut pas l’abandonner !! »

Mais la poigne paternelle fut la plus forte. Dans les larmes, l’affolement, les cheveux plaqués au visage, je me sentis soulevée de terre. Mon père me jeta dans le pickup et démarra en trombe. « Nooonnn !!! » hurlai-je désespérée. Tandis que le véhicule fonçait à toute vitesse sur la piste, en proie à la plus grande confusion, il me sembla distinguer loin derrière nous une silhouette s’écrouler et des chiens se ruer sur la forme à terre.

Je ne sus jamais si cette dernière vision fut le reflet de ce qui s’était vraiment passé ce jour-là sur la piste de la Castagna ou si, dans la panique, mon imagination avait vu à ma place.

Jamais je ne sus ce qu’il était advenu de Batti.

Frappée par la malédiction du Souvenir, la Corse devint pour moi une terre interdite.

Aujourd’hui encore, je me demande combien sommes-nous à connaître le secret du trésor Gaggini.

U ricordu e babbu di l’avvene²

1 Traitre !

² Le souvenir est père de l’avenir

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