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Le Souvenir

Episode 4

La bergerie dans le maquis

Nous reprîmes la piste en silence. Quand nous obliquâmes à droite pour emprunter un petit sentier, je reconnus le rocher sur lequel je m’étais arrêtée pour pleurer. Quelle cloche me dis-je, j’ai perdu espoir au moment où j’atteignais mon but. J’aurais pu faire l’économie de ce rustre qui se prend pour un guide ! Mais tout compte fait, lorsque nous nous enfonçâmes dans les entrailles drues et serrées du maquis, je fus bien soulagée de ne pas avoir à m’y aventurer seule. Mon guide d’un soir marchait dans la nuit comme en plein jour et ne faisait aucun effort pour faciliter ma progression laborieuse : je butais à chaque pas sur le petit chemin accidenté, des branches lacéraient mes jambes et mes bras nus. J’épiais la végétation, j’avais l’impression qu’à tout moment une bête féroce allait s’abattre sur moi. Aux aguets, je tendais l’oreille pour essayer, sans succès, de déchiffrer les mystérieux bruits de la nuit. Soudain je fus arrêtée net par quelque chose qui s’accrocha dans mes cheveux. Mes nerfs lâchèrent et j’émis un long sanglot de désespoir mêlé de peur. Mon guide daigna enfin se retourner et rebroussa chemin pour me rejoindre. Sans un mot, il débrouilla les ronces qui s’étaient emmêlées dans mes cheveux.

« On y est presque dit-il, vous entendez la mer ? »

Non, je n’entendais pas la mer. Seul le son de mon cœur cognant dans ma cage thoracique parvenait à mes oreilles. Ravalant mes larmes, je repris la marche. La pente du sentier était maintenant très inclinée et plus nous avancions, plus j’entendais une sorte de grondement sourd et menaçant comme un orage prêt à éclater.

Enfin nous atteignîmes un petit portail en bois à moitié enfoui sous la végétation. Mon guide l’ouvrit et s’effaça pour me laisser passer.

« Tout droit, dix pas, vous y êtes. Bona sera. »

Lorsque je bredouillai un merci tremblant, il avait déjà disparu dans la nuit.

J’avançai à tâtons dans l’obscurité épaisse et bruissante. Le grondement incessant se faisait menaçant et je percevais comme les déflagrations d’un feu d’artifice mourant. L’homme n’avait pas menti, je reconnus bientôt les branches du grand chêne, agitées par la brise mugissante. Je n’eus pas à introduire la clé dans la porte : elle était ouverte et grinçait plaintive, sinistre.

Je craquai une allumette. La pièce était sans dessus-dessous : le canapé gisait retourné, ses coussins éparpillés dans toute la salle, la table en bois était cassée en deux, ses chaises défoncées, la bibliothèque renversée avait vomi tous ses ouvrages. Lampes, casseroles, matériel de pêche, linge de maison, tiroirs, tableaux, papiers divers jonchaient le sol comme terrassés par un ouragan. J’utilisai ma deuxième allumette pour chercher un interrupteur électrique, vite le plus vite possible : la peur et l’épuisement me tournaient la tête. Dans ma précipitation je trébuchai sur quelque objet abandonné, puis ce fût le noir total.

Une sensation de chaleur intense vint me brûler la joue et je perçus le grattement obstiné du vieux chêne sur la bâtisse. Il faisait jour et j’étais allongée au milieu des décombres, un rayon de soleil me barrant le visage. Je me relevai péniblement et constatai avec désolation l’état de la bergerie. Je fis lentement le tour de la pièce ravagée et endormie sous une épaisse couche de poussière. Çà et là, quelques objets chatouillaient ma mémoire. Le lieu était beaucoup plus petit que dans mon souvenir. Soulevant un bel ouvrage relié piteusement écrasé au sol, je découvris une photo : deux hommes encore jeunes posaient fièrement tenant une belle prise de pêche. A côté d’eux, une petite fille les mangeait d’un regard admiratif. Je reconnus mon père et mon oncle. La petite fille, c’était moi.

Sur la terrasse, je fus aveuglée par une étendue scintillante. Sous mes pieds, le maquis dru et revêche descendait dans une course folle jusqu’à la mer. La mer à perte de vue, immense et luisante dans le soleil doux d’un matin calme. La mer et ses vagues grondantes venant s’écraser en gerbes spectaculaires au pied des rochers pour mourir ensuite sur le rivage tourneboulant les milliers de galets qui le jonchaient. Je repensai à la phrase de l’inconnu de la veille : « Vous entendez la mer ? ». Oui, je l’entendais mais ne l’avais pas reconnue

Mon œil fut attiré par une tâche rouge au bout du chemin près du petit portail. Intriguée, j’approchai. C’était ma valise. Quelqu’un me l’avait rapportée. J’étais perdue sur cette terre hostile et diablement belle, mais peut-être n’étais-je pas si seule.

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