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Le Souvenir

Episode 5

La plage abandonnée

Je me ruai sur ma valise dans laquelle je savais avoir emporté un paquet de biscuits. Me revint aussi en mémoire le vieux figuier derrière la bâtisse. Fidèle, il était toujours là et m’offrit généreusement ses petits fruits blancs au cœur rose et sucré. Les arbousiers qui pullulaient autour du terrain n’étaient quant à eux pas tout à fait prêts, mais je pus cependant me délecter de quelques baies qui, impatientes d’exposer leur belle couleur écarlate, avaient pris un peu d’avance sur le calendrier. Je retrouvai aussi le chemin du potager. Il était désormais complètement enseveli sous la végétation et je fus étonnée d’y trouver quelques plants de tomates et de courgettes fanés qui, malgré leur abandon, avaient tout de même réussi à donner quelques légumes fatigués.

Rassérénée, je pus m’atteler au grand chantier de rénovation de la vieille maison de mon enfance. J’y passai la journée, bricolant comme je le pouvais pour effacer les traces du passage de l’ouragan mystérieux qui l’avait dévastée. C’est heureuse et épuisée que le soir venu je récoltai quelques feuilles de verveine pour préparer une infusion. Je la dégustai paisiblement installée sur la terrasse, face à la mer agitée.

Toute à ma contemplation du calme crépusculaire, mon attention fut cependant attirée par une petite lueur vacillante en contrebas dans le maquis, non loin du rivage. Elle était bien trop loin de mon perchoir pour que je puisse en définir la provenance. Je la voyais apparaître, puis disparaître au gré de la brise légère qui berçait doucement la végétation. Je tendis l’oreille pour essayer de percevoir un quelconque indice mais seuls les craquements de la vie nocturne me parvinrent, couverts par l’incessant roulis marin. Je me promis une balade le lendemain matin pour tenter de percer le mystère de cette étrange veilleuse. Pour l’heure, éreintée par ma journée de labeur, je décidai d’aller me coucher. Sereine, je me glissai dans les draps, bercée par la caresse du vieux chêne sur le toit de cette jolie maison qui était désormais mienne.

Je passai les jours suivants à explorer mon nouvel environnement. La beauté sauvage du littoral, le maquis odorant, le silence assourdissant troublé par le seul grondement marin agissaient sur moi comme un baume apaisant et je savourais à grandes bouffées ma liberté retrouvée dans cette solitude infinie.

Je finis par deviner l’origine de la petite veilleuse tremblante dans la nuit. Au détour d’un frêle sentier enfoui sous une végétation résineuse et parfumée, j’avais découvert un petit coin aménagé sous un pin penché par les assauts du vent. Une palette fatiguée posée sur quatre gros galets faisait office de table. Elle était encadrée par deux troncs de bois flotté reconvertis en bancs. A côté, des pierres disposées en rond supportaient une grille noircie et les restes de braises au dessous suggéraient un feu récent. Un peu plus loin, une sorte de petite armoire avait été fabriquée avec des planches lisses rejetées par la mer. Elle contenait deux vieilles tasses à café ébréchées, une assiette élimée et des couverts tordus. J’y trouvai même deux bouteilles entamées : du sirop de kiwi et du rhum. D’un clou planté dans le tronc du pin pendait un filet de pêche élimé. Sur la branche voisine, on avait empalé un rouleau de papier toilette dont le blanc immaculé jurait furieusement avec la splendeur indomptée de la nature préservée.

En contrebas, une grosse corde fixée sur le tronc d’un chêne permettait de descendre une falaise de rochers ronds et granuleux, polis par l’incessante valse millénaire de la mer et du vent. De là, on pouvait accéder à une plage déserte dont la langue de sable doux semblait morte d’ennui dans le ressac sans fin. Des rochers immergés barraient l’entrée de la crique et la rendaient inaccessible depuis la mer. Cette plage abandonnée devint très vite mon refuge. J’y descendais chaque matin pour nager et lézarder sous la caresse brûlante du soleil d’été, heureuse de régner sans partage sur ce royaume oublié de tous.

Jusqu’au jour où je m’aperçus que je n’étais pas aussi seule que je le croyais. Un matin, alors que j’observais sans bruit l’immobilité d’un cormoran, mon œil fut attiré par un curieux bâton qui se déplaçait à la verticale juste derrière l’oiseau. Je crus d’abord à la danse d’un bout de bois flotté mais, concentrée, les paupières froncées je finis par discerner un corps noir se balançant au bout du tuba que j’avais pris pour un bâton. L’instant d’après, il avait disparu. Le lendemain, rien. Le surlendemain non plus, si bien que je crus avoir rêvé. Mais au quatrième jour, au même endroit, je l’aperçus de nouveau et, comme je l’observais depuis les rochers surplombant la plage, j’eus la confirmation qu’il s’agissait bien d’un plongeur. Je le revis ensuite à plusieurs reprises, toujours derrière le même rocher. Que pouvait-il bien chercher avec tant d’obstination dans cette crique coupée du monde ? De retour à la bergerie, je dénichai un vieux masque de plongée et résolus d’aller jeter un œil le lendemain matin derrière le rocher du cormoran.

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