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Le Souvenir

Episode 6

Depuis que j’avais fui Paris, je n’avais donné aucune nouvelle à mes proches, ils ne savaient même pas où j’étais. Réfugiée dans mon paradis solitaire, la simple idée de renouer avec la civilisation me demandait un effort. Pourtant, pensant à mes parents qui devaient être morts d’inquiétude, je pris la résolution de leur téléphoner. Pour cela il me fallait remonter vers la piste par le sentier emprunté le soir de mon arrivée car la bergerie était si perdue que le réseau téléphonique y était inexistant.

Cette fois, je pris mes précautions et commençai l’ascension en début d’après-midi pour être certaine de n’être pas rattrapée par la nuit et revivre la traversée cauchemardesque du maquis dans l’obscurité totale. Je souffrais beaucoup de la chaleur et c’est complètement trempée de sueur que j’atteignis la piste. Malgré tout, le trajet ne me parut pas aussi long que la première fois. Peut-être commençais-je à m’habituer à la topographie hostile de cette terre contrastée ? Il me fallut encore marcher un long moment avant que mon téléphone ne capte enfin un réseau. Le voyant de messagerie se mit à clignoter. Je l’ouvris et découvris que j’avais 17 messages, tous de mon père. Le premier avait été laissé quatre jours après mon arrivée sur l’île. Je portai le téléphone à mon oreille pour l’écouter :

« Ma chérie, rappelle-moi…urgence. Le notaire…bergerie…tonton PA… tout de suite, tu …. sérieux … vol … vite …»

Je reconnus son débit rapide mais la communication était si mauvaise que je ne compris pas la teneur de son message. Les seize autres étaient tout aussi inintelligibles. Cette façon de me bombarder de messages m’agaça au plus haut point, je sentis renaître la phobie sociale qui m’avait fait quitter Paris à toutes jambes. A travers ces mots épars, toute l’horreur de ma situation me revint. Là-bas, j’étais une inutile, une de celles qui ont raté, qui n’ont pas su, qui n’ont pas pu, qui ne savent pas, qui ne comprennent pas, qui n’y arrivent pas. De celles qui sont faibles, de celles qu’il faut soutenir alors qu’elles ne demandent rien, mais ça se fait, c’est comme ça, c’est correct. On appelle cela de la compassion, de l’empathie, à moins que ce ne soit de la pitié. Pour se donner bonne conscience ils m’infantilisent et cela, mon amour propre ne peut le supporter. L’insidieuse boule dans ma gorge, le creux au fond de mon estomac, le cœur lourd et pesant, l’ignominieuse nausée ; tout cela revint en bloc. Le goût amer de la défaite s’empara à nouveau de moi et me fit une fois de plus courber l’échine.

J’envoyai un sms rageur : « Suis CHEZ MOI, à la bergerie Gaggini, je vais TRÈS BIEN, pas la peine de me rappeler » puis j’éteignis mon téléphone avant de reprendre le chemin de MA maison, le lieu où j’avais retrouvé la PAIX.

En redescendant par le petit sentier, je trouvai le moyen de me perdre au seul endroit qui offrait une option de direction. Je perdis beaucoup de temps mais heureusement le soleil était encore haut dans le ciel et je finis par retrouver mon chemin. Fourbue mais soulagée, je poussai le petit portail enfoui sous les arbousiers. Le grand chêne m’attendait, réconfortant, ondulant doucement sous la brise légère de cette fin d’après-midi. Je fis chauffer de l’eau et entrepris de préparer mon infusion rituelle. Alors que j’avais la tête dans le placard pour trouver une tasse, je perçus une ombre près de la fenêtre derrière moi. Intriguée je risquai un regard par-dessus mon épaule. Rien. Juste le figuier qui balançait ses lourdes feuilles au gré du vent. Mais alors que j’étais perchée sur la pointe des pieds pour attraper le récipient, j’eus la nette sensation d’être observée. Je me retournai brusquement, la tasse m’échappa des mains et vint s’écraser sur le sol. Dans l’encadrement de la fenêtre, un homme aux yeux noirs me regardait sans sourire.

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