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Le Souvenir

Episode 8

Voilà comment l’inconnu de la nuit devint Batti. Je lui offris une verveine sur la terrasse et nous papotâmes comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Puis, m’abandonnant quelques instants, il revint avec une bouteille de rhum et, sans plus me poser de questions, je m’abandonnai avec désinvolture à la joie de partager l’instant présent. Il y avait si longtemps que je n’avais plus goûté à l’insouciance.

Son accent abrupte me rappelait celui de tonton PA : ses interrogations ressemblaient à des affirmations alors que ses autres phrases laissaient des points d’interrogation. Lorsque je l’écoutais, me revenaient toutes les belles journées des vacances de mon enfance passées sur cette terre sauvage, ma famille réunie autour des deux frères Gaggini qui, taquins et bourrus, me transmettaient sans en avoir conscience l’amour fou pour ce caillou au milieu de la méditerranée. Il se révélait maintenant à moi comme une évidence. Je buvais les mots de Batti, ces mots que l’on ne finit pas, comme pour les laisser résonner, comme si les laisser inachevés révélait le champ infini des possibles, comme si on en taisait la fin pour qu’ils ne meurent pas. Le phrasé de Batti réveillait une part de mon identité enfouie loin dans ma mémoire, je le buvais comme un élixir de jouvence, comme une réminiscence.

Batti avait connu mon oncle et il en parlait avec un respect circonspect qui, le rhum aidant, me faisait pouffer de rire. Était-il possible que mon tonton, si désinvolte dans l’intimité, ait pu impressionner quelqu’un ? A travers les dires de Batti, je compris que le nom que je portais était ici craint et considéré, comme celui qui m’avait légué son petit bout de pays. Lorsqu’il décela mon étonnement, mon compagnon du soir fut surpris à son tour. Comme si nous ne parlions pas de la même personne, c’était très amusant.

Le lendemain matin, je ne me souvenais plus très bien de la fin de la soirée de la veille. Je savais seulement que j’avais passé un moment de joie comme suspendu dans le temps, un de ces moments rares qui rappellent le bonheur d’être en vie.

Vaguement migraineuse, je dénichai un vieux masque et un tuba au fond d’un placard avec la ferme intention d’élucider le mystère du plongeur de la crique.

Ce matin-là, la mer était étrangement calme. Les vagues continuaient de venir lécher les pieds des rochers, presque timides, comme si elles craignaient de faire trop de bruit, de déranger le sommeil des géants polis par leurs caresses. Le ciel était de plomb et donnait à l’immense étendue d’eau une couleur gris profond, illuminée çà et là par des rayons d’un soleil franc. L’air était frais et j’hésitai un instant à me mettre à l’eau, mais la curiosité l’emporta, je fixai le masque sur mon visage et plongeai dans l’onde glacée.

Pour rejoindre le rocher du cormoran, il fallait traverser une vallée immergée dont les parois semblaient prêtes à se refermer sur le visiteur trop curieux. Le fond, à une dizaine de mètres, semblait dallé de grands carreaux mangés par les algues et fissurés de failles aussi noires que peu engageantes. J’écartai vite de mon esprit l’image d’une affreuse murène sombre surgissant d’une entaille pour planter ses dents acérées dans ma chair. Je fis un effort pour ne pas imaginer non plus que le gros rocher gris là-bas abritait un terrifiant requin qui ne ferait de moi qu’une bouchée ; je chassai la vision cauchemardesque du tentacule de poulpe géant accrochant subitement ma cheville. Lorsqu’un banc de gros poissons argentés vint à ma rencontre je fus tentée de rebrousser chemin pour retrouver au plus vite le sable fin et rassurant de la plage. Les poissons passèrent près de de moi dans une indifférence totale. Je pris sur moi et continuai vers mon but qui n’était plus qu’à quelques brasses. Lorsque je me retournai pour évaluer ma progression, j’aperçus le banc de poissons argentés : ils me suivaient.

Tout à coup, le fond se fit lisse, plus de rochers, plus d’algues, juste du sable très blanc. Ici je découvris, à peine cinq mètres au-dessous de moi, couchée sur le côté, la carcasse d’un bateau fantôme. La coque était recouverte d’une épaisse couche d’algues et de coquillages autour de laquelle frétillait une faune sous-marine grouillante. Des poissons de toutes tailles et de toutes formes tournaient paresseusement autour de l’épave endormie. Celle-ci mesurait une dizaine de mètres et était, me sembla-t-il, en bois. Je crus reconnaître la forme d’une cabine à moitié ensevelie sous le sable. Cette vision spectrale d’un bateau à jamais englouti dans le silence me fit froid dans le dos. Quel intérêt mystérieux poussait le plongeur à descendre tous les jours vers ce cadavre abandonné ? Pour tenter de trouver une réponse, je pris ma respiration et plongeai en direction de la carcasse. Mais je fus subitement stoppée par une lourde charge qui s’abattit sur mon dos et enserra ma poitrine. Je me débattis de toutes mes forces pour me libérer de l’emprise mais l’air commençait à me manquer et je compris que la lutte était inutile.

Avant de remonter à la surface tirée par la poigne de fer, j’eus juste le temps de déchiffrer le nom du bateau sur la coque. Il s’appelait Le Souvenir.

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