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Le Souvenir

Episode 9

« Bughjiarda ! Tu sai induve u vechju Gaggini ha piattatu i so soldi !

Inno ! U né so nulla ! Cappiàtemi !1 » m’entendis-je hurler alors que je reconnaissais mon agresseur.

C’était Batti. Il desserra son étreinte. Ses yeux noirs me fixaient d’un air mauvais. Il avait un poignard à la main.

« Tu ferais bien de me dire ce que tu sais

– Ce que je sais sur quoi, Batti ?!

– Si ce n’est pas à moi que tu parles, eux sauront te faire cracher le morceau, mais tu connais leurs méthodes. Je te conseille de me le dire et vite parce qu’ils savent déjà que tu es là.

– Mais qui « ILS » ? Batti, je ne comprends rien !

– Qu’est-ce que tu fais dans la bergerie du vieux Gaggini ? Qu’est-ce que tu cherches sur cette épave ? Pourquoi tu me réponds en Corse si tu es si innocente, hein ?! »

Alors que de grosses gouttes de pluie commençaient à piquer l’eau devenue noire et mouvante, je compris que j’étais la seule sur ce bout de terre reculé à ne rien connaître de ma propre histoire. Je pris conscience que Batti représentait en cet instant mon unique chance de recoller les pièces du puzzle, mon seul rempart contre le spectre menaçant des « ILS ». Je n’avais aucune autre solution que de lui faire confiance.

« Ok Batti, je vais te dire tout ce que je sais, mais j’ai bien peur que tu ne sois déçu…

– Vas-y, je t’écoute. »

Alors que je m’apprêtai à obliquer pour retourner vers la plage, il saisit mon bras.

« Tu ne sors pas de l’eau tant que tu ne m’as pas tout dit. »

C’est donc sous l’orage menaçant, dans la mer grondante que je lui racontai mon histoire. Celle de la ratée de Paris et de la fuite vers le refuge Gaggini, des souvenirs des vacances de mon enfance, de leur réminiscence et de mon impuissance à en recoudre les morceaux.

Lorsque j’eus fini, Batti déclara d’un ton grave :

« Tu ne sais donc rien. Il faut que tu partes d’ici le plus vite possible. On remonte, tu fais tes bagages et tu ne remets plus jamais les pieds en Corse. »

Alors qu’il me faisait signe de nager vers la plage, je me plaçai face à lui et déclarai d’un ton décidé :

« On ne sort pas de l’eau tant que toi, tu ne m’as pas dit ce que tu sais. »

Il eut un petit rictus moqueur et déclara :

« Crois-moi, ici moins on en sait, mieux c’est.

– Et si les « ILS » m’attrapent et que je n’ai rien à leur dire ? Laisse-moi au moins une arme de défense.

– Tu n’en auras pas besoin, je vais te protéger jusqu’à ce que tu sois dans l’avion et ensuite tu te dépêcheras d’oublier tout ça.

– Et si je décide de ne pas partir et que je bluffe en disant aux « ILS » que tu connais la vérité et que tu ne leur as rien dit, ça change la donne, non ?

– Si tu fais ça, on est mort tous les deux.

– Il ne tient qu’à toi de nous sauver. Parle. »

Tandis que l’onde noire nous poussait dangereusement vers les rochers, nous restâmes immobiles à nous défier du regard. J’étais fermement décidée à ne pas céder. Je sentais, bien qu’embrouillés dans mon cerveau, quelques morceaux de puzzle commencer à faire surface. Et malgré la menace glaçante des « ILS », renoncer si près du but aurait été un nouvel échec que je ne me sentais pas la force de surmonter.

Batti me fixait, silencieux et dangereux. Lorsque je compris qu’il ne dirait rien, je me détournai lentement pour nager vers la plage.

Je perçus le son d’un poing rageur et impuissant s’abattre dans l’eau, tandis qu’un cri me parvint dans le vent mugissant :

« Oh tonta² ! Tu ne mesures pas la merde dans laquelle tu t’es fourrée en venant ici ! »

J’accélérai le mouvement en prenant garde de ne pas me fracasser contre les parois rocheuses. La mer était déchaînée. Lorsque, atteignant le sable, je me retournai, Batti avait disparu.

1 « Menteuse ! Tu sais où le vieux Gaggini a caché son argent !

– Non ! Je ne sais rien ! Lâchez-moi ! »

² Idiote

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