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L'envers du regard

Episode 1

Café, rumba et bain moussant

Je l’aperçois de loin, en approchant de la terrasse du café. Isa me tourne le dos. Elle est assise et je devine à l’inclinaison de sa tête ainsi qu’aux mouvements réguliers de son bras droit qu’elle feuillette un magazine en m’attendant. Elle a les cheveux remontés en un chignon strict légèrement décalé sur la gauche, pour mieux mettre en valeur le calot de feutre bleu qu’elle porte à l’avant de la tête et qui lui descend jusque sur le front. Elle s’est installée à la table d’angle habituelle, au bord de la terrasse en teck, séparée du passage par deux bacs de plantes grasses synthétiques. Je m’assieds en face d’elle en lui tendant un gobelet de café fumant.
Isa et moi nous sommes rencontrées en formation d’agent d’escale puis nous avons toutes les deux décroché un poste dans le même aéroport, elle chez Air Europe et moi chez U Fly. Ça fait maintenant deux ans et demi que nous nous retrouvons dans un café du terminal quand nos horaires nous le permettent. Ce soir, j’ai terminé ma journée de travail. Isa entame la sienne dans une demi-heure. Nous bavardons un moment, puis elle consulte sa montre et se lève en soupirant.

« Allez, je file. Je suis de service avec Julian et il est hyper pointilleux sur les horaires.
– Je le connais, lui ?
– Non, ça m’étonnerait, sinon tu t’en souviendrais. Bises Carole, à un de ces quatre.
– Bon courage. Ça m’a fait plaisir de te voir. »

***

Il fait encore bon en cette fin d’après-midi et je prends un moment pour jardiner sur la terrasse. Après l’agitation de ma journée de travail, en pleines vacances scolaires qui plus est, gratter la terre m’apaise. Les intempéries ont mis mes herbes aromatiques à rude épreuve cette semaine et, penchée sur la jardinière, mes ciseaux à la main, je m’affaire tout en profitant des derniers rayons du soleil. En ce moment, je me sens un peu comme mes plants de basilic, terne et fatiguée.
J’ai lancé une playlist de rumba dans le salon et, par la porte ouverte, le son clair de la trompette me parvient. Je me laisse aller à un léger déhanchement au rythme des percussions. Avant, je consacrais du temps à mes passions, la danse notamment. Mais depuis quelque temps, j’ai cessé de cuisiner, de sortir en semaine, de m’habiller le dimanche, autant de petites concessions progressives et anodines au manque de temps et à la fatigue qui, mises bout à bout, ont tout d’une grande capitulation. J’avoue que je me suis résignée, avec indulgence, en me convainquant qu’il est normal d’évoluer et de m’installer dans une certaine routine dont je m’accommode plutôt bien. Bientôt, la fraîcheur du soir tombe et je range mes gants et mes ciseaux dans le coffre de la terrasse. Après un dernier coup d’œil à mes feuilles de menthe, je retourne à l’intérieur. C’est l’heure d’un bon bain chaud.

« El carino que te tengo… je fredonne dans un espagnol approximatif, assise sur le rebord de la baignoire… yo no lo puedo negar. »

Je trempe la main dans l’eau pour m’assurer qu’elle sera à bonne température et je pars me servir un jus d’orange. J’adore la musique cubaine. À la voix du chanteur, j’imagine le grand sourire qui illumine son visage. Ces chanteurs ont du rire plein la voix et ça exerce sur moi un véritable pouvoir relaxant. Je me déshabille machinalement, lançant un à un mes vêtements dans le panier où débordent déjà les vestiges des journées précédentes. Enfin, une fois nue, je m’allonge avec délice dans la baignoire. J’attends que l’eau monte progressivement jusqu’à mon cou, puis je la coupe.
Pendant de longues minutes, je reste ainsi sans bouger, les yeux fermés. Je calque le rythme de ma respiration sur celui des dernières gouttes, inspirant et expirant chaque fois que l’eau accumulée au bout du robinet devient trop lourde et se détache pour venir troubler la surface du bain. Zut, j’ai oublié mon jus d’orange dans la cuisine. Tant pis. J’ouvre les yeux et surprends mon reflet dans la vitre de protection qui sépare la baignoire du lavabo. Le chignon que j’ai noué à la hâte sur le sommet de mon crâne s’affaisse un peu sur le côté et mon maquillage est défraîchi. Agitant machinalement les orteils en musique, je regarde mon reflet dans les yeux tout en dressant mentalement ma liste de courses. Cette corvée peut attendre demain, mais guère plus. Le frigo, d’abord. Du lait, des steaks de soja, des yaourts 0 % à la vanille. Les secondes s’égrènent lentement, rythmées par les gouttes du robinet et le tchac-tchac des maracas. Le placard du haut. Spaghettis, pois chiches, pain de mie. Une minute, peut-être deux. Je me concentre sur ma tâche, les yeux plongés dans ceux de mon reflet sans véritablement les voir. Les produits d’entretien. Il faudra que je vérifie où en est le stock de PQ… Soudain, je reste pétrifiée. J’ouvre la bouche pour crier, mais ma voix ne sort pas.
Là, dans la vitre ! Mon reflet… il a bougé ! Je m’immobilise, mais ma vue ne me trompe pas. Ce ne sont plus mes yeux que je regarde fixement, mais ma joue, le côté de ma tête. Mon reflet se penche vers le porte-savon. Comme hypnotisée par la scène qui m’apparaît, je n’ose plus respirer. Mon double m’est identique en tout point. Enfin, c’est évident, puisqu’il s’agit de mon reflet. Pourtant, peu à peu, je remarque d’infimes différences. Le chignon sur ma tête est plus droit et l’élastique qui retient mes cheveux est orné d’une petite fleur. Un carreau semble ébréché sur le mur, derrière ma tête. Et il y a de la mousse dans le bain. Beaucoup de mousse. Quand les yeux du reflet croisent à nouveau les miens, je prends peur et je cligne des paupières. Aussitôt, les nuances disparaissent et je me retrouve seule face à moi-même, eau limpide et chignon de travers.

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