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L'envers du regard

Episode 10

Appel de nuit, cigarette et désespoir

Il est presque deux heures du matin quand je me glisse sous les draps. Je sais que ce samedi, Isabelle est de nuit. Chez U Fly, quand on s’y colle, c’est pour de bon – il y a des départs vingt-quatre heures sur vingt-quatre – mais chez Air Europe, la nuit se termine à peu près à cette heure-ci. Je renonce à mon magazine et je le pose sur ma table de chevet avant de prendre mon téléphone. Quand Isabelle décroche, j’entends le brouhaha du terminal en fond sonore et une annonce dans le haut-parleur.

« Carole ? Tu m’appelles tard, dis donc ! Je sors à peine.
– Pas trop fatiguée ?
– Je rêve de mon lit depuis que je me suis levée ce matin, mais ça va.
– On peut se parler ou tu es occupée ?
– Attends... »

J’entends le grincement d’une porte qui se referme, étouffant aussitôt le bruit de fond.

« Je récupère mes affaires dans mon casier, m’explique-t-elle. Tout va bien ?
– Oui, ça va. Enfin, je ne sais pas trop. Je viens d’apprendre quelque chose et ça m’a fait un choc. Tu vas sans doute trouver ça bête, mais il fallait vraiment que je t’appelle.
– Tu es enceinte ! s’exclame-t-elle.
– Quoi ? Non ! Pas du tout... Isa, tu sais bien que je n’ai personne en ce moment.
– Il suffit d’une fois, répond-elle. »

Elle ouvre son casier et fouille à l’intérieur. « Bonsoir », lance-t-elle à quelqu’un.

« Écoute, tu peux me rappeler quand tu seras seule ? Il faut vraiment que je te parle et je crois que si j’attends demain, je ne vais pas fermer l’œil.
– Compte sur moi. Tu m’intrigues trop... Je t’appelle dès que je suis dans la voiture. À tout de suite !
– Merci Isa, à tout à l’heure. »

Je suis contente de gagner du temps. La vérité, c’est que je n’ai pas un caractère intrusif. Présenter Ruben à Isa passe encore, mais si mon amie évite un sujet, je n’irai pas lui tirer les vers du nez. Même les confidences trop intimes me mettent dans l’embarras et je suis souvent tétanisée quand on me demande un conseil important. Je ne sais pas comment interroger Isabelle sans la mettre mal à l’aise. Au moins, au téléphone, c’est plus impersonnel, elle peut toujours raccrocher si la conversation prend une tournure qui la dérange.
Toute à mes réflexions, je regarde mon reflet dans le miroir du placard en face de moi. C’est devenu une habitude, comme contracter mes fessiers derrière le guichet, entre deux clients. Il m’est arrivé de surprendre mon double dans la vitre du bus, dans mon téléphone et même dans le miroir de l’entrée, au rez-de-chaussée de mon immeuble. Ça m’amuse de découvrir de nouvelles similitudes entre sa vie et la mienne. Ce soir, comme moi, elle s’est adossée à son oreiller. La tête basse, elle est plongée dans un bouquin épais. Il faut croire qu’elle est plus intello que moi. Pourtant, au bout d’un moment, je constate qu’elle ne tourne pas les pages. Une fois de plus, elle se ronge les ongles et je commence à me demander s’il lui reste encore quelque chose à grignoter. À côté d’elle, la place dans le lit est intacte. Julian doit travailler de nuit à l’aéroport. Soudain, elle referme son livre et se penche pour ouvrir le tiroir de sa table de chevet. À ma grande surprise, elle en sort un paquet de cigarettes et un briquet. Sans quitter le lit, elle allume une clope et tire une longue bouffée. Je lis peut-être Cosmo au lieu de Boussole, de Mathias Énard, me dis-je en déchiffrant le titre sur la couverture de son livre, mais au moins, j’ai évité sur mon parcours l’écueil de la cigarette. Et dans la chambre en plus ? Pouah...
Tout à coup, elle s’arrête et tourne la tête vers la porte. Je suppose qu’elle a entendu un bruit, car elle écrase sa cigarette dans un cendrier et elle se rue hors de la chambre. La terreur sur son visage ne m’a pas échappé et ça ne me plaît pas du tout. Je me précipite à mon tour dans le couloir. Si elle est allée ouvrir la porte, je peux sûrement la voir dans le miroir de l’entrée. Elle n’a qu’à croiser le regard de son reflet et je l’intercepterai. Je me plante devant la glace et j’attends quelques minutes qui me semblent durer une éternité. Je m’en rongerais presque les ongles ! C’est que je me suis attachée à mon double. J’espère qu’il ne lui arrivera – qu’il ne _m’_arrivera – aucun malheur. Je recule un peu. Si je suis trop près, le reflet ne sera pas identique et la connexion ne se fera pas. Comme je suppose qu’elle est allée ouvrir, elle doit se trouver au niveau de la porte.

« Allez, croise ton regard dans le miroir ! »

Quand la scène se matérialise enfin à la surface du verre, j’aurais préféré ne pas la voir. Mon double a les yeux rivés sur les miens, mais une grosse main est plaquée devant sa bouche. Deux hommes sont avec elle. Celui qui la tient à bras le corps pour l’empêcher de bouger est un grand blond costaud, aussi baraqué qu’adipeux. L’autre est plus âgé, le crâne dégarni. Je n’ai pas le temps de pousser plus loin mon examen qu’ils l’entraînent déjà en direction du salon. J’essaie de les suivre, mais je les perds de vue. J’ai beau me concentrer sur toutes les matières réfléchissantes du salon, impossible de retrouver leur trace. J’ignore ce qui se passe. Jamais encore je ne m’étais sentie aussi impuissante.
Quand j’entends mon téléphone sonner dans la chambre, un long moment plus tard, je suis prostrée sur le canapé, les yeux obstinément tournés vers mon reflet sur l’écran de la télévision. Toujours rien. Je n’ai pas envie d’aller répondre. Isabelle et son pilote sont bien la dernière chose qui m’intéresse en ce moment. Mon double a disparu et j’ai le pressentiment que, demain matin, il ne sera pas dans la salle de bain en train de se maquiller pour partir au travail comme si de rien n’était. Il s’est passé quelque chose et je ne peux rien – strictement rien – y faire. Je n’ai accès à son monde que par ses yeux. Son Julian va peut-être rentrer du travail. Il comprendra que quelque chose ne va pas et il appellera la police. C’est ce dont j’essaie de me persuader tandis que, dans la pièce voisine, mon portable se remet à sonner. À moins que ces types attendent le retour de Julian avec elle. S’ils avaient voulu la tuer, ils l’auraient fait dans l’entrée, sans perdre de temps. Ce sont peut-être des cambrioleurs. Je dois prévenir Julian, guetter son retour et l’avertir. Mais comment ? Chaque fois que je l’ai vu, c’était à travers elle.

« Il faut que je parle à Julian. »

Aussi ridicule qu’elle soit, c’est la seule idée qui me vient. Je n’ai pas le choix. Je ne peux pas rester sans rien faire en sachant que, quelque part, mon autre moi est en danger. Si nos vies sont aussi parallèles qu’elles le paraissent, peut-être qu’en parlant avec le Julian de mon monde, j’en apprendrai plus sur son double et, par ricochet, sur le mien.

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