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L'envers du regard

Episode 11

Aveux, sarcasme et vertige

« Allô, Isa ?
– Ah, enfin. J’ai essayé de t’appeler, mais tu n’étais plus là.
– Excuse-moi, j’étais aux toilettes...
– Alors, c’est quoi cette grande question que tu voulais me poser ? »

En fond sonore j’entends la musique de sa radio et le cliquetis régulier de son clignotant.

« Oh, euh... En fait j’aimerais savoir si Julian travaille demain. »

Un silence s’ensuit et j’imagine presque ses yeux écarquillés.

« Pardon ? fait-elle au bout d’un moment.
– S’il te plaît, réponds-moi, c’est tout. »

Mais quelle idiote ! Tellement impatiente d’obtenir la réponse à ma question, je n’ai même pas pris le temps de trouver un prétexte plausible.

« Carole, est-ce que tu as bu ?
– Non ! Enfin, un peu à la soirée de mon frère, mais je ne vois pas le rapport.
– Tu m’appelles en pleine nuit pour connaître l’emploi du temps de mon chef de service, et tu voudrais me faire croire que tu es en pleine possession de tes moyens ?
– Depuis quand ai-je besoin de boire pour te surprendre ?
– C’est vrai. »

Aussitôt, son intonation change et elle ajoute d’une voix chaude et enjouée :

« Tu as craqué sur Julian ?
– Oui, c’est ça, dis-je en m’emparant de la perche qu’elle me tend. Je l’ai vu trente secondes, mais ça m’a suffi pour comprendre que c’est l’homme de ma vie. »

Bon, d’accord, je verse un peu dans l’ironie, mais difficile de faire autrement.

« Crois-moi, tu ne veux pas sortir avec lui.
– Pourquoi tu le détestes autant ? Chaque fois que tu m’en parles, c’est en soupirant ou en faisant de gros yeux.
– Parce que ce type est un connard prétentieux de première. Voilà pourquoi. Et ce n’est pas une qualité très appréciable chez un supérieur hiérarchique.
– C’est tout ? Prétentieux ? »

Elle soupire et je m’exclame :

« Qu’est-ce que je disais ? Tu viens de soupirer.
– Parce que j’ai horreur de ce gars-là.
– Tu n’as toujours pas répondu à ma question. Tu sais s’il travaille demain ?
– Oui, il travaille demain. Forcément, il se garde les horaires de jour. Monsieur veut ses soirées et ses week-ends de libres. Mais s’il te plaît, Carole, s’il te plaît, ne sors pas avec lui.
– Tu vas devoir me donner plus d’explications. »

Elle s’interrompt. J’entends qu’elle coupe le moteur et tire son frein à main, avant d’éteindre la radio. Elle doit être arrivée dans son garage.

« Il y a quelques mois, Julian a... disons qu’il a joué les héros. Il a aidé la police dans une affaire à l’aéroport. Alors déjà qu’il était imbu de sa petite personne, tu imagines après.
– Une affaire ? Quelle affaire ? »

Je me redresse sur le lit où je m’étais assise. J’avais mis l’histoire du pilote entre parenthèses, mais si elle me la sert sur un plateau, je ne vais pas me faire prier.

« Du trafic de drogue, il y a deux mois. Un type s’est fait arrêter grâce à lui. On nous a demandé de ne pas trop l’ébruiter. La réputation de la compagnie, tout ça...
– La réputation de la compagnie. Oui, je vois. Et celle de Maxime Vanderbilt aussi, non ?
– Quoi ? Tu es au courant ?
– Ça s’est passé dans mon aéroport, évidemment que je suis au courant ! »

J’en rajoute un peu, mais je suis vexée. Même si cette affaire ne me concerne pas, elle aurait pu au moins m’en parler. En plus, si elle croit que je sais déjà tout, elle se confiera peut-être plus facilement.

« Ce n’est pas une grande perte, en ce qui me concerne, reprend-elle. Je dirais même que c’est le karma qui l’a puni.
– C’est arrivé longtemps après votre séparation ?
– Non, même pas une semaine. Tant mieux, au moins je ne vois plus sa tête et les collègues ne me regardent pas comme une veuve éplorée.
– Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ? Enfin, la réputation de la compagnie, je sais, mais quand même !
– Écoute, Carole, ça n’a pas été très facile. On m’a interrogée, en tant qu’hôtesse, mais aussi ex-copine, et crois-moi ce n’est pas quelque chose dont j’avais envie de discuter. Pour tout te dire, j’ai honte d’être sortie avec un connard pareil. Et comme je savais que j’aurais droit à tes “je t’avais prévenue” – et d’ailleurs, j’y ai eu droit –, je ne voulais pas que tu saches qu’en plus c’était un trafiquant de drogue et que moi, pauvre cloche, je n’avais rien vu du tout. »

Je me sens mal, tout à coup. Je n’aurais jamais pensé que mon opinion comptait à ce point pour elle et qu’elle préférait me cacher des choses par crainte de mon jugement.

« Mais je suis une amie de merde ! je m’exclame malgré moi. »

Elle part d’un petit rire et me répond :

« Non, pas du tout. C’est moi qui suis peut-être un peu trop fière. Tu veux qu’on en discute lundi, au déjeuner ? On pourrait se faire le restau-grill avec vue sur le tarmac et je te raconterai toute l’affaire.
– Oui, pourquoi pas ? Je veux tous les détails, tant pis pour la réputation de ta compagnie de trafiquants ! Tu es de repos demain ? »

Au même moment, elle étouffe un bâillement.

« Heureusement, dit-elle. Tu as vu l’heure ? Demain, je dors. Point à la ligne.
– C’est un beau programme.
– Alors, on est d’accord ? Tu oublies Julian ?
– Hmm, ça ne va pas être facile étant donné qu’il hante mes nuits et mes jours depuis que je l’ai vu, mais je peux bien faire ça pour toi... »

Aussitôt après avoir raccroché, je reprends mes recherches. Demain, j’irai parler à Julian, en espérant en apprendre plus sur son double. En attendant, je sais que je ne trouverai jamais le sommeil. Si mon double est encore dans l’appartement, je dois absolument le retrouver.
Je consacre les heures qui suivent à m’abîmer les yeux devant tous les miroirs et reflets de chaque pièce, sans succès. Abattue, les paupières lourdes, je me laisse tomber sur le panier de linge sale. J’ai fait le tour de mon appartement mais je n’ai rien trouvé. J’enfouis mon front contre mes paumes et je baisse la tête. Il y a forcément un endroit où je n’ai pas pensé à chercher. À moins qu’ils l’aient emmenée à l’extérieur, elle est encore ici, quelque part.
Vivante, je l’espère.

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