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L'envers du regard

Episode 12

Sèche-linge, bâillon et face à face

Respire. Du calme. Tout va bien se passer. Pas le choix, de toute façon. Mes pas me ramènent dans la salle de bain. Cette salle de bain où tout a commencé. Machinalement, je me penche pour ramasser les deux chaussettes que j’ai abandonnées près du panier à linge sale, en rentrant tout à l’heure, et je soulève le couvercle pour les déposer à leur place. Nous sommes samedi, j’ai expédié lessive et repassage hier soir, et pourtant le panier commence déjà à se remplir. Ce n’est pas Narcisse que je suis, c’est Sisyphe, condamnée à répéter indéfiniment les mêmes gestes sans jamais venir à bout de ma tâche.
Je rejoins la chambre tout en réfléchissant. Quelque chose m’échappe, mais quoi ? Comme un mot sur le bout de la langue, je sens un indice s’attarder à la lisière de ma conscience. Il se joue de moi, pose un pied de l’autre côté pour le retirer aussitôt. C’est ce moustique que l’on entend dans le noir, mais qui semble jouer à cache-cache une fois la lumière allumée. Assise au bord du lit, j’attends qu’il tente une nouvelle approche et je bondis pour m’en saisir, ramenant l’indice sous les projecteurs de mes pensées. Bien sûr ! Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? J’ai intérêt à viser juste, car c’est ma toute dernière chance. Le tout dernier recoin de mon appartement où je n’ai pas encore pensé à regarder. Quand j’ai observé Julian seul dans la salle de bain, la dernière fois, le placard était grand ouvert. C’est peut-être un détail, mais la machine à laver et le sèche-linge étaient empilés, laissant un espace sur le côté alors que, chez moi, les deux machines sont disposées de front, occupant tout l’espace au sol. Et à l’intérieur de la porte, ici comme là-bas, il y a un miroir accroché – sans doute un ancien dressing sommaire. Si les intrus cherchaient un endroit où l’enfermer, ce placard forme la cachette idéale.
J’allume l’ampoule nue au plafond, je me hisse sur la machine à laver et je referme la porte. Puis je me baisse au maximum et je regarde fixement mon reflet dans le miroir de la porte close. Elle est là, je le sens dans mes tripes. Dès le début, j’ai eu la conviction qu’elle n’avait pas quitté l’appartement. En effet, quelques minutes plus tard, je la découvre assise sur son panier à linge, les genoux ramenés contre sa poitrine. Ses poignets et ses chevilles sont attachés, et elle a un bâillon devant la bouche. Malgré la précarité de sa situation, je suis tellement soulagée que j’en pleurerais... D’ailleurs, c’est exactement ce que je fais. Je ne m’étais pas rendu compte de la place que sa présence silencieuse avait prise dans ma vie depuis quelques semaines. Au vu du poids qui quitte mes épaules en cet instant, je réalise qu’elle et moi sommes liées plus intimement que je le pensais.

« Carole ! Tu m’entends ? »

Bien sûr que non, elle ne m’entend jamais. Ses joues sont luisantes de larmes. Elle a dû s’agiter pendant un moment car des torchons sont éparpillés au sol et le seau de la serpillière est renversé sur le côté. Ses yeux ont perdu leur éclat. Elle semble abattue, sans énergie, comme si elle avait capitulé, résignée devant le sort qui l’attend. Je ne veux pas qu’elle baisse les bras. J’ignore ce qui se passe dans son monde, mais elle est moi et je suis elle. Je vais l’aider. Elle n’est pas seule.
Je pose mes deux mains sur la vitre et je plonge mon regard dans le sien. J’essaie de lui envoyer mes pensées, de lui insuffler mon courage. Parfois, les gens disent sentir la présence de leurs chers disparus. Peut-être pourrais-je me manifester à elle. Je murmure :

« Regarde-moi. Je suis là. C’est moi. »

Son regard est toujours mort, ses paupières à demi fermées. Je ne veux pas qu’elle s’endorme. Je dois faire appel à ses sentiments, réveiller sa combativité. Des larmes m’échappent. Le soulagement de l’avoir retrouvée, mais aussi la colère, l’impuissance, la fatigue, les nerfs qui lâchent. Les larmes brouillent ma vision, mais je ne cligne pas des paupières. Je m’y refuse. Ça prendra toute la nuit s’il le faut, mais je resterai avec elle. J’inspire lentement et j’expire par la bouche. Au bout d’un moment, les dernières larmes se détachent d’elles-mêmes au bout de mes cils et j’y vois à nouveau clair. Devant moi, son regard a changé. Dans ses yeux humides, je décèle une lueur d’intérêt. Une interrogation. Avec précaution, je lève la main pour essuyer mes joues humides. Au-dessus du bâillon, je vois ses yeux s’agrandir puis, lentement, quitter les miens pour s’aventurer le long de mon visage. Je retiens ma respiration afin de ne pas l’effaroucher, comme devant une biche surprise au détour d’un chemin. Parce que c’est moi qu’elle regarde. Ce n’est pas sa bouche qu’elle détaille quand je prononce son prénom du bout des lèvres. C’est la mienne.
Enfin, elle me regarde à nouveau dans les yeux et je vois le tissu bouger sur ses lèvres. Elle essaie de me parler. Non seulement je n’entends rien, mais je ne peux même pas deviner ce qu’elle me dit. Je lui souris pour tenter de la rassurer, puis je lui parle en articulant soigneusement. Les yeux rivés à mes lèvres, elle fronce les sourcils. De toute évidence, elle s’efforce de me comprendre.

« Je sais que c’est bizarre, que tu n’y crois pas. Mais je suis ton reflet, et tu es le mien, dis-je en plaquant une main sur ma poitrine pour tenter de mimer mes propos. J’ai vu les hommes qui sont venus dans l’appartement. Je vais t’aider. Demain, j’ajoute en agitant un doigt, j’irai parler à Julian. »

Je m’interromps devant son regard perplexe. Évidemment, elle ne comprend pas. Je me comprends à peine moi-même. Je suis pourtant devenue experte des mimes, avec les soirées jeux de société chez mon frère, mais je n’avais encore jamais eu à expliquer sans parler un concept aussi complexe. À tout prendre, j’aurais préféré disputer une manche où les dessins sont permis. Mais bien sûr ! Un stylo et du papier. Je pourrai lui exposer la situation par écrit, lui montrer mes carnets. La nuit va être longue, mais maintenant que je l’ai trouvée, je ne l’abandonnerai pas.

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